Syrie: «Les médias occidentaux exagèrent la situation»

INTERVIEW Bachar al-Assad a de bonnes chances de se maintenir au pouvoir, selon le chercheur...

Propos recueillis par Nicolas Bégasse

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Capture d'écran d'une vidéo prise lors d'une manifestation à Homs, en Syrie, le 27 décembre 2011.
Capture d'écran d'une vidéo prise lors d'une manifestation à Homs, en Syrie, le 27 décembre 2011. — AFP

La mission d’observation de la Ligue arabe a commencé mardi son travail en Syrie, estimant que la situation à Homs était «rassurante». Contacté par 20 Minutes, Fabrice Balanche, maître de conférences à l’Université Lyon 2, membre du Groupe de recherches et d’étude sur la Méditerranée et le Moyen-Orient et spécialiste de la Syrie, apporte son éclairage sur cette mission d’observation et la situation en Syrie.

Le chef de la mission d’observation de la Ligue arabe en Syrie a qualifié de «rassurante» la situation à Homs mardi. Son analyse est-elle crédible?

Il faut déjà savoir que l’on exagère assez la situation en Syrie dans les médias occidentaux, à cause des sources employées par ces médias. On parle pour la journée de mardi de 70.000 manifestants à Homs: ce n’est pas vrai, des gens en Syrie m’ont dit qu’ils n’avaient été que quelques milliers. On se «laisse avoir» par une certaine surenchère, parce que la source principale d’information est l’opposition syrienne. Concernant les propos de la mission d’observation, celle-ci est dirigée par un général soudanais. Vu que le Soudan n’est pas vraiment une démocratie, et vu ce que ce général a dû faire au Darfour, il est sûr que la situation en Syrie peut lui paraître calme.

Pourquoi la Ligue arabe a-t-elle choisi un gradé soudanais pour diriger cette mission?

Ils n’ont pas voulu prendre un Qatari, un Saoudien ou un Egyptien, qui sont des pays hostiles à la Syrie, car ce choix aurait été refusé par Damas.

Malgré tout, ce choix est critiqué. Pourra-t-il dire, au terme de ses observations, qu’il y a bien une répression sanglante de la contestation?

Oui, il pourra le dire, mais pas dès le premier jour. Si son commentaire avait été trop alarmiste, Damas lui aurait demandé de partir illico. Et à terme, il pourra aussi dire qu’il y a des groupes armés qui tirent sur la police. Son rapport sera sans doute assez équilibré entre les deux parties.

On dit que Bachar al-Assad, en acceptant cette mission d’observation, cherche à gagner du temps. Qu’espère-t-il?

C’est vrai que Bachar al-Assad joue la montre depuis le début. Il souhaite d’abord faire reconnaître sa position de légitime défense, et donc diviser la Ligue arabe et empêcher une résolution contre lui. Et de fait, les manifestations sont beaucoup moins importantes que cet été, on est surtout passés à la rébellion armée, ce qui, de ce point de vue, arrange le régime. C’est aussi un signal envoyé aux Russes, qui veulent qu’il soit plus souple. D’ailleurs, al-Assad espère que la situation internationale joue en sa faveur, comme par exemple ce qui se passe en Egypte, où l’armée s’en prend aux manifestants. Il dit: «Regardez, ils font la même chose que moi.» Si le peuple syrien se dit qu’il y a le chaos en Egypte, ça arrange le pouvoir. Enfin, il espère que les monarchies du Golfe se lassent de la pression maintenue sur la Syrie.

Bachar al-Assad a-t-il une chance de se maintenir au pouvoir?

En 2005 aussi on a voulu le faire sortir, et il est toujours là. De plus, le contexte international peut changer, avec des élections présidentielles en France et aux Etats-Unis, un successeur du roi d’Arabie moins anti-syrien que son prédécesseur, etc. De plus, pour le faire sortir, il faudrait vraiment une intervention de l’Otan, pas simplement arabo-turque, car il a l’armée et les services de sécurité bien en main, et le soutien d’une bonne partie de la population. Rien ne se passera sans doute avant 2013, car on est au cœur d’un conflit géopolitique dans lequel il est très compliqué d’intervenir. Soit on le laisse tranquille, soit on intervient militairement mais cela ne sera pas évident.

Vous dites qu’une partie de la population soutient le pouvoir. Dans quelle proportion?

Les positions sont très tranchées dans la population syrienne, avec des pro et des anti al-Assad. Il y a aussi un ventre mou au milieu, mais qui a tendance à revenir vers le pouvoir, par peur du chaos et d’un scénario à l’égyptienne.