Les Islamistes à l'épreuve du pouvoir

Faustine Vincent

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Abdelilah Benkirane (à g.), leader du PJD, a été nommé Premier ministre du Maroc hier par le roi Mohammed VI (à dr.).
Abdelilah Benkirane (à g.), leader du PJD, a été nommé Premier ministre du Maroc hier par le roi Mohammed VI (à dr.). — A. BOUKALLOUCH / AP / SIPA

La nomination hier d'un islamiste modéré à la tête du gouvernement au Maroc, le chef du Parti de la justice et du développement (PJD) Abdelilah Benkirane, vainqueur des législatives, ne devrait pas manquer de faire jaser ceux qui, en Europe, redoutent un « péril islamiste » après le printemps arabe. Mais qu'en est-il exactement ? L'islamisme serait-il incompatible avec la démocratie ?

Deux courants distincts
Deux courants islamistes se distinguent : les salafistes et djihadistes d'une part, très minoritaires, qui se réclament d'un islam radical et rejettent le principe des élections, et les « islamistes modérés » d'autre part, qui acceptent le jeu démocratique, sont conservateurs sur le plan social, mais néolibéraux sur le plan économique. Ce sont eux qui sont aujourd'hui au pouvoir en Tunisie, au Maroc. Pourchassés et bannis pendant des décennies dans leur pays, ils ont réussi à s'imposer comme une alternance crédible aux yeux de leurs électeurs, alors qu'ils n'ont joué aucun rôle dans les révoltes. Leur discours simple, centré sur l'honnêteté, la justice et la solidarité, a conquis la population après des décennies de corruption, de violence et de répression. Ces partis vont désormais faire l'apprentissage du pouvoir. « Ils devront bâtir la démocratie et faire une lecture coranique en phase avec les exigences du pays. Par exemple, en Egypte, où 15 % de la population vit du tourisme, ils ne pourront pas décréter l'interdiction du bikini, car ce serait en contradiction avec les impératifs économiques », souligne Bichara Khader, directeur du Centre d'études et de recherches sur le monde arabe contemporain, en Belgique. « Il ne sera pas très difficile pour eux de faire moins mal que leurs prédécesseurs, tels Ben Ali ou Moubarak, qui s'étaient pourtant vu attribuer notre prix ‘‘ Louise Michel pour les droits de l'homme et la démocratie ‘‘», raille François Burgat, auteur de L'Islamisme au Maghreb. « La démocratie est un processus. Nous verrons si ces partis mettent en adéquation leurs pratiques avec leur discours rassurant, ajoute Bichara. Il ne faut pas être naïf, le chemin ne sera pas semé de pétales de roses. Mais la théorie de la suspicion, qui veut que les islamistes aient un « agenda caché », ne fait que ternir l'image de l'islam, devenu une obsession en Occident ». De son côté, Kader Abderrahim, professeur associé à l'université de Californie, souligne que « la sanction par les urnes est le meilleur remède contre les dérives autocratiques ».