Egypte: «La proximité des élections renforce l'enjeu politique»

INTERVIEW Bernard Botiveau est directeur de recherche au CNRS, spécialiste du monde arabe. Il dresse pour «20 Minutes» un état des lieux social et politique de l'Égypte...

Propos recueillis par Armelle Le Goff

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La police militaire évacue des manifestants de la place Tahrir, au Caire, le 1er août 2011.
La police militaire évacue des manifestants de la place Tahrir, au Caire, le 1er août 2011. — REUTERS/Asmaa Waguih

Quel est le rôle de l’armée en Egypte?

Jusqu’à la démission de Moubarak, le régime politique égyptien était républicain par sa constitution et autoritaire dans son fonctionnement. Depuis Nasser, il a été dirigé par des hommes issus des rangs des militaires. L’armée y a donc un rôle central tant à l’échelle régionale que sur le plan interne, où elle dispose d’une marge de manœuvre importante. Il faut aussi noter que la Constitution égyptienne prévoit un dispositif d’état d’urgence, reconduit tous les deux ans depuis l’assassinat de Sadate en 1981.

A côté des juridictions civiles, il y a donc des tribunaux militaires, qui, récemment, aux lendemains du renversement de Moubarak, ont procédé à l’arrestation de plusieurs dizaines de milliers de personnes, d’où la colère d’une partie de la population.

Comment expliquer le retour des manifestants place Tahrir?

La proximité des élections renforce l’enjeu politique, ce qui explique qu’une partie des manifestants du début de l’année soit revenue sur la place. Parmi eux, il y a les représentants de la société civile, les Frères musulmans et des familles des victimes de la répression de janvier dernier. Ces manifestants soupçonnent les militaires, qui supervisent avec le gouvernement transitoire la tenue des prochaines élections, de vouloir confisquer leur Révolution.

Ces dernières semaines ont également été émaillées par des tensions avec les Coptes, quelle analyse faites-vous de ces incidents?

En période de crise et de changement rapide, les équilibres intercommunautaires sont fragilisés. Des attentats contre des lieux de culte coptes ainsi que la répression violente d’une manifestation copte le 9 octobre dernier ont ravivé les inquiétudes chez tous les groupes minoritaires. Toutefois les organisations de la société civile, y compris chez les Frères musulmans, sont conscientes de ces risques et résistent contre pressions et manipulations venant globalement de ce qu’en Egypte on commence à appeler la «contre-révolution».

Quel est le poids des Frères musulmans en Egypte aujourd’hui?

Tant que les élections ne se sont pas tenues, il est impossible de le savoir précisément. Si on se fie au précédent tunisien, ils devraient faire un score important car c’est la principale formation politique organisée. Mais ils devront tenir compte, d’une part de la surveillance de l’appareil militaire, de l’autre des réactions prévisibles d’une population clamant ses aspirations à la justice et à la liberté.