Tunisie: «L'élite du parti Ennahda a du mal à contrôler la base populaire, cela peut poser problème»

INTERVIEW Donnés vainqueurs des élections de dimanche dernier en Tunisie, les islamistes du parti Ennahda inquiètent, aussi bien les Tunisiens laïcs que les Occidentaux. Mathieu Guidère*, professeur d'islamologie à l'université Toulouse II, est spécialiste des mouvements radicaux. Il explique à «20Minutes» qui sont les islamistes d'Ennahda...

Propos recueillis par Bérénice Dubuc

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Le parti islamiste obtient 15 des 39 sièges dans ces cinq circonscriptions. Avec les neuf sièges obtenus à l'étranger, Ennahda peut déjà compter sur 24 élus dans la future assemblée de 217 membres.
Le parti islamiste obtient 15 des 39 sièges dans ces cinq circonscriptions. Avec les neuf sièges obtenus à l'étranger, Ennahda peut déjà compter sur 24 élus dans la future assemblée de 217 membres. — Fethi Belaid afp.com

A-t-on raison de s’inquiéter de la percée d’Ennahda en Tunisie après les élections de dimanche?

Sur le plan politique, non, car leur projet n’est pas aussi radical que celui de l’Iran de Khomeini ou que celui des Talibans. Cependant, il est justifié de s’inquiéter de ce qu’il va advenir des libertés individuelles en Tunisie, et notamment pour les femmes. Pas forcément du fait des islamistes au gouvernement, mais plutôt à cause des ailes plus radicales du parti.

Comment cela?

L’élite du parti, plus éclairée, a du mal à contrôler la base populaire et les ailes plus radicales. Il peut y avoir des dérapages lorsque le leadership ne peut contrôler une base qui exige plus de rigorisme. Cela s’est déjà produit durant la décennie 80-90. Les plus radicaux d’Ennahda, des salafistes, ont fait régner un climat de peur dans la société tunisienne: ils militaient violemment  pour l’application de la loi islamique, et s’en prenaient par exemple aux femmes qui ne portaient pas le voile par exemple.

Ce passé est une des causes de l’inquiétude des Tunisiens qui ont vécu cette période, et qui voient aujourd’hui Ennahda arriver en tête du scrutin de dimanche. Et force est de constater que ce ne sont pas les leaders actuels – âgés et exilés depuis 20 ans – qui pourront contrôler les éléments plus radicaux. Cela risque de poser problème.

S’ils sont si craints, comment se fait-il qu’ils arrivent en tête des élections de dimanche?

Ennahda est, dans le fonctionnement, proche des Frères Musulmans égyptiens. Ils partagent la même vision, à savoir que l’islamisation de la société doit se faire par le bas, en travaillant la société en profondeur pour que la majorité instaure ensuite son point de vue. Le travail social que réalise Ennahda depuis une trentaine d’années est l’illustration pratique de ce fonctionnement. Tout ce que l’Etat ne faisait pas pour la population était pris en charge par l’islam social, par l’entraide islamique.

Ce travail a offert à Ennahda un ancrage historique au sein de la société tunisienne, mais aussi une légitimité et une crédibilité qui se traduisent aujourd’hui dans les urnes.

Est-il possible que la Tunisie instaure la charia sous leur impulsion?

La Constitution tunisienne actuelle reconnaît l’identité musulmane. Elle va être modifiée, et, au vu de la majorité qui se dessine au sein de l’Assemblée, il est possible que l’Islam et la charia soient une des sources de la nouvelle législation. Cependant, je crois qu’il y aura plutôt une ouverture de la législation qu’une fermeture. Sous Ben Ali par exemple, le port du voile était interdit. Il est possible que, désormais, ce soit laissé à l’approbation personnelle de chacune.

Il faut aussi souligner qu’Ennahda n’a pas la majorité absolue, et ne sera donc pas seule à écrire cette nouvelle Constitution. Les islamistes ne pourront pas faire ce qu’ils veulent, mais auront besoin d’une coalition pour gouverner. De plus, la période qui s’ouvre aujourd’hui est une période transitoire, une année test, qui va permettre de juger les islamistes sur leurs actes. Ils entrent dans la réalité politique.

* Le choc des révolutions arabes (éd. Autrement)