Tunisie: Un premier scrutin libre teinté d'émotion

REPORTAGE Dans les bureaux de vote de Tunis, les électeurs se pressent, ce dimanche, pour élire leur Assemblée constituante. Tous font part de leur joie et de leur fierté de pouvoir déposer leur bulletin de vote dans l'urne...

Bérénice Dubuc

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Une Tunisienne vote pour élire une Assemblée constituante le 23 octobre 2011, à Tunis.
Une Tunisienne vote pour élire une Assemblée constituante le 23 octobre 2011, à Tunis. — J SAIDI/ REUTERS

De notre envoyée spéciale en Tunisie

Dimanche 23 octobre, 7h. Les Tunisiens ont noté le rendez-vous depuis plusieurs mois pour élire leurs 217 députés de la future Assemblée constituante. En ce dimanche matin ensoleillé, les Tunisois sont bien présents.

Devant l'entrée du bureau de vote d’une école primaire de Bab Bhar, des dizaines de personnes attendent, patiemment, de pouvoir accomplir, pour la première fois dans un scrutin libre, leur devoir citoyen.

Certains, comme Moufida, attendent depuis 6h30. «Je n’ai pas dormi de la nuit. J’étais impatiente de venir voter, et l’émotion m’a empêchée de dormir.» Derrière elle, Saloua est tout aussi enthousiaste et stressée. «C’est la première fois que je vote vraiment. Je me suis bien habillée pour montrer comme je suis fière aujourd’hui», explique-t-elle.

Petit retard au démarrage

Cependant, les 7h sont passées depuis bien longtemps, mais les électeurs ne peuvent toujours pas entrer dans le centre de vote. Hiler, 56 ans, le prend avec le sourire: «Les mauvaises habitudes ne vont pas disparaître en 10 mois seulement !»

A l’intérieur, Samia, 44 ans, l’une des observatrices nationales de cette élection historique explique que ce retard est «dû à l’organisation, parce qu’il faut un peu de temps pour bien organiser».

Pour Yacine, l’un des observateurs déployés par le parti Ennahda dans les bureaux de vote, «c’est la première fois, tout est bien organisé. On a un peu de retard, mais ça va aller. Tout le monde est heureux de venir voter, je pense que tout va bien se passer.»

Il est présent pour s’assurer qu’il n’y a pas de fraudes, que le scrutin et le dépouillement se passent bien. Et lui, quand va-t-il voter? «Je vais me faire remplacer pour y aller. Mais ensuite je reviens et je resterai jusqu’à 3h du matin pour surveiller le dépouillement.»

«Ce n’est pas grave d’attendre. On fait ça pour la Tunisie»

Plus loin, dans le centre de l’école primaire de la rue de Russie, le vote a commencé à l’heure, mais une file d’attente de plusieurs centaines de personnes s’étire sur le trottoir. Karim, un étudiant de 27 ans, sort parmi les premiers. «Je suis très content et très fier», sourit-il en montrant son index gauche teinté de bleu. Arrivé à 7h, il n’a attendu que 5 petites minutes.

Dans le bureau de vote, les Tunisois entrent au compte-goutte. Chacun donne sa carte d’identité, signe le registre, puis trempe son index dans l’encre bleue avant d’aller faire son choix dans l’isoloir et de déposer son bulletin dans l’urne. Manoubia, 22 ans, explique: «C’est bien organisé, c’est très facile de voter. J’ai fait la queue pendant une heure, mais ce n’est pas grave d’attendre. On fait ça pour la Tunisie

Pourtant, certains ne comprennent pas ce que l’on attend d’eux. Dans l’un des bureaux, un vieux monsieur refuse de tremper son doigt dans l’encre. Dans un autre, une dame d’un certain âge demande ce qu'elle doit faire, puis un homme d’une soixantaine d’années ressort de l’isoloir et demande carrément aux assesseurs de cocher sur le bulletin de vote à sa place, car il n’a pas pris ses lunettes.

2 millions de Tunisiens analphabètes

Maître Ben Nassr, un avocat devenu observateur national pour la journée, explique qu’il y a près de 2 millions de Tunisiens analphabètes, et qu’ils ne peuvent pas être assistés pour voter, contrairement aux personnes handicapées. «C’est un problème.»

A 7h57, le centre de vote de l’école primaire de Bab Bhar ouvre enfin. Ilhem, 51 ans, ressort quelques minutes plus tard. «Je ne peux pas exprimer ce que je ressens. C’est un sentiment trop fort pour parler», explique-t-elle, les larmes aux yeux. «Avant, je votais mais ça ne comptait pas. Aujourd’hui, on a l’espoir que ça va tout changer.»

Elle va rentrer chez elle, et appeler ses proches pour savoir comment leur vote s’est passé, et regardera les résultats à la télévision lorsqu’ils seront annoncés, lundi.