Tunisie: La politique, désormais sujet principal de conversation de tout le pays

REPORTAGE Les Tunisois exploitent à fond la liberté, nouvelle pour eux, de pouvoir parler de politique, mais aussi de critiquer partis et politiciens...

Bérénice Dubuc

— 

Un Tunisien devant les affiches des candidats aux élections de l'Assemblée constituante, à Tunis, le 20 octobre 2011.
Un Tunisien devant les affiches des candidats aux élections de l'Assemblée constituante, à Tunis, le 20 octobre 2011. — STJEPANOVIC DANKO/SIPA

De notre envoyée spéciale en Tunisie

Une tente au toit rouge vif, une sono dont le son a été poussé au maximum pour attirer les passants, et des jeunes, tracts à la main. Ce vendredi après-midi, dernier jour de la campagne électorale en Tunisie, la Concorde républicaine –coalition de 43 partis politiques– procède à une opération de tractage avenue Bourguiba, la principale artère de Tunis.

«C’est une façon d’expliquer aux gens qui nous sommes et quelles sont nos idées», indique Ahmed, 19 ans. «Oui, parce qu’aujourd’hui en Tunisie tout le monde parle de politique dans le pays, mais peu de gens connaissent vraiment les programmes des différents partis», continue Saddem, 21 ans.

«Tout le monde en parle»

Six mois après la chute du régime de Ben Ali, et à deux jours de l’élection historique d’une Assemblée constituante, la politique semble bien devenue le sujet principal de conversation de tout un pays. «Dans la rue, dans les cafés, dans les restaurants, même dans les transports, tout le monde ne parle que de politique et des élections», continue Ahmed.

«C’est la première fois qu’on va voter pour quelqu’un qu’on a vraiment choisi, qu’on veut vraiment voir élu. Les gens sont heureux d’avoir enfin ce droit-là, donc tout le monde en parle, partout. Même les petits, de 5 ou 6 ans, disent qu’ils vont voter!» s’exclame Kaouther, une jeune étudiante de 22 ans, qui discute plus loin avec des amis.

«Les gens débattent du pour ou contre Ennahda, parce qu’ils font peur» 

Au travail aussi, les Tunisois parlent politique. «Cela arrive souvent que des clients se mettent à discuter de ça dans le magasin. Ce matin encore, un monsieur nous expliquait qu’il n’irait pas voter», raconte Hélène, une libraire d’un certain âge.

Ces discussions politiques ont également lieu entre collègues. «On parle d’Ennahda, de ce qui risque bien d’arriver dimanche. On est très angoissés. Mais, en même temps, on sera obligés d’écouter, si c’est ce que veut une partie de la population.»

Leïla, 36 ans, gérante d’un magasin de matériel informatique, confirme cette crainte. «Tout le monde -amis, clients, collègues, familles- ne parle que de politique. Mais les gens ne font que débattre s’ils sont pour ou contre Ennahda. Parce qu’ils font peur. On ne s’intéresse pas vraiment aux autres partis, car, eux, ils ne risquent pas d’amener un changement aussi radical que celui qu’Ennahda pourrait amener dans le pays.»

Voter? Une «fierté»

«C’est normal de parler de politique. C’est un vote historique, avec un enjeu terrible», souligne Hélène. Elle explique que, sous le régime de Ben Ali, elle n’est jamais allée voter «pour ne pas participer à cette mascarade», mais que dimanche, elle ira, «comme beaucoup de gens».

Car lorsqu’on demande aux Tunisois ce qu’ils feront dimanche, ils expliquent, à l’instar de Leïla, qu’ils iront voter, par «fierté» de pouvoir enfin choisir. «Voter, c’est nouveau pour nous. On a le droit de le faire, en étant sûrs que notre vote compte pour quelque chose cette fois, alors autant en profiter.»

Et pour qui ira son vote? «Il n’ira pas pour quelqu’un mais contre Ennahda. Hors de question de porter le voile.» Cependant, quelques voix discordantes se font entendre, comme ce septuagénaire croisé devant un cinéma, et qui préfère qu’on ne cite pas son nom: «Moi, je n’irai pas voter. Ça ne sert à rien, ça ne changera rien du tout.»

De nouveau dans la rue?

Et si le résultat de l’élection n’est pas du goût des votants, feront-ils comme Rachid Ghannouchi, le leader du parti islamiste Ennahda, qui a affirmé qu’il ferait «descendre ses troupes dans la rue en cas de manipulation des résultats des élections»? «Non. On aura accompli notre devoir, et il faudra respecter ce que la majorité a choisi», martèle Ahmed.

Pourtant, Hélène, elle, se tient prête: «Si Ennahda descend dans la rue, on ira nous aussi. J’espère qu’on n’en arrivera pas là, mais s’il y a encore des épreuves difficiles à affronter pour que la Tunisie soit une vraie démocratie, on les affrontera.»