Erol Katircioglu: "Je réclame le droit d'exprimer mes idées"

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Erol Katircioglu, éditorialiste turc à Radikal (quotidien intellectuel de gauche), poursuivi pour délit d’opinion.
Il est accusé d’avoir dénoncer l’interdiction d’une conférence sur les Arméniens.

Vous comparaissez demain, à Istanbul, pour avoir critiqué, avec quatre autres éditorialistes turcs, une décision de justice qui interdit la tenue d’une conférence universitaire sur les Arméniens à la fin de l’empire ottoman…
 
Une cour de justice ne devrait pas pouvoir annuler une conférence universitaire. Dans mon édito de l’époque, j’ai donc écrit que cette décision est stupide et indigne de notre système démocratique.

Qu’attendez-vous de ce procès ?

Mon intention n’était pas d’enfreindre la loi mais je réclame le droit d’exprimer mes idées, mes opinions. Et je pense que le juge va abandonner les poursuites.

Comme vous ou l’écrivain Orhan Pamuk, des dizaines d’intellectuels turcs qui osent parler de la question kurde ou du génocide arménien se retrouvent devant les tribunaux. Cela vous inquiète-t-il ?

Les nationalistes qui mènent cette campagne de procès n’ont ni pouvoir ni soutien. C’est de l’intimidation. Mais ils appartiennent au passé. Si nous avions été dans les années 1970, on nous aurait emprisonnés et torturés. Aujourd’hui, les choses changent, grâce aux réformes entreprises pour entrer dans l’Union européenne. Ces gens tentent de faire obstacle à la marche de la Turquie vers l’Europe mais le vent du changement est trop fort.

Pourquoi le gouvernement turc ne réforme-t-il pas le code pénal pour mettre fin à ces procédures ?

C’est le résultat d’un compromis au Parlement entre nationalistes et démocrates. Mais, bien sûr, il faut abroger ces articles du code pénal qui sont liberticides et qui permettent aux nationalistes de se faire entendre. La seule chose à faire est de se mobiliser. Nous avons un projet de manifeste et des mouvements de désobéissance civile sont nés à l’initiative d’intellectuels turcs.

Un autre procès, visant deux universitaires Baskin Oran et Ibrahim Kaboglu auteurs d’un rapport sur les minorités en Turquie, pourtant commandé par le gouvernement, s’ouvre aujourd’hui à Ankara... Ces questions sont-elles encore taboues en Turquie ?

De moins en moins. La conférence arménienne de septembre dernier a levé le tabou du génocide arménien. Maintenant, on peut aussi aborder la question kurde alors que c’était impossible il y a vingt-cinq ans et ce rapport sur les minorités a été publié et débattu, ce qui est le plus important. Maintenant il faut nous battre pour continuer cette guerre et il faut que les partis politiques intègrent cette volonté de réforme. Nous sommes au milieu du gué.

Recueilli par Guillaume Perrier,
à Istanbul (Turquie)