11-Septembre: «En 2001, il y avait des jalousies et des disputes à Ground Zero»

INTERVIEW Le seul journaliste à avoir eu un accès illimité à Ground Zero raconte l'envers du décor...

Recueilli par Faustine Vincent

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Les Twin Towers en feu après avoir été percutées par deux avions, le 11 septembre 2001.
Les Twin Towers en feu après avoir été percutées par deux avions, le 11 septembre 2001. — REUTERS/Sara K. Schwittek/Files

William Langewiesche est journaliste à Vanity Fair, le seul à avoir eu un accès illimité à Ground Zero après les attaques du 11 septembre 2001. Il vient de publier American Ground , déconstruire le World Trade Centrer (Editions du Sous sol). il raconte.

Vous êtes le seul journaliste à avoir eu un accès illimité à Ground Zero après les attaques. Dans votre livre, vous déconstruisez le mythe de l’Amérique unie dans la douleur en racontant notamment le conflit entre les pompiers et la police.
L’idée même d’unité est stupide. C’est à cause d’elle que nous sommes entrés en guerre en Irak. A Ground Zero, il y avait des jalousies, des disputes… Certaines étaient légitimes, d’autres stupides -qui est le plus blessé, le plus héroïque, etc...

 

L’image héroïque des pompiers semble avoir tendu les rapports...
Les Etats-Unis baignaient dans un deuil collectif malsain, et les pompiers étaient au coeur du cirque médiatique. Ils étaient adorés, interviewés à la télé, et on attendait d’eux qu’ils incarnent le deuil, la tragédie et l’héroïsme. Certains ont joué ce rôle, ce qui a posé problème. Ils se voyaient un peu comme des stars, et c’était bien pour chasser des filles! Le plus gênant, c’est quand les morts étaient retrouvés. Les cérémonies, prises en charge par les pompiers, étaient différentes selon l’uniforme des victimes. Il y avait deux poids, deux mesures, ce qui énervait les policiers et les ouvriers.

Vous racontez aussi un autre aspect occulté: les pillages sur le site.
Je ne sais pas pourquoi la presse ne l’a pas écrit. Tout le monde pillait, pas seulement les pompiers. On voyait des gens trimbaler des ordinateurs. ça a commencé dès l’évacuation des tours. Tout le monde le sait. Mais quand j’ai décrit ça dans mon journal, -pas pour condamner, mais pour souligner que c’était un champ de bataille- j’ai été attaqué. Parce que «des héros ne feraient jamais ça»...

Vous écrivez que la catastrophe a fait voler en éclat les hiérarchies sociales. En quoi?
C’était un chaos à la fois physique, politique, technique et social. Face à l’urgence, les hiérarchies sociales n’importaient plus, tout le monde se foutait de qui était le patron. Les gens avaient pris le pouvoir par la pratique: les petits ingénieurs, les ouvriers, les pompiers, les policiers... Pour eux c’était une vaste libération personnelle. Comme en temps de guerre, parce qu’il n’y avait plus les mêmes règles.

Vous avez dit avoir découvert la «quintessence américaine» à travers vos reportages à Ground Zero. Quelle est-elle?
Le manque de hiérarchie et la liberté de laisser les gens avoir de la puissance selon leurs capacités et non leurs diplômes. C’est l’ancien idéal des Etats-Unis. Le «self made man», en quelque sorte. Je crois que si le World Trade Center était en France, on n’aurait pas vu ça. Parce que la France étouffe sous la hiérarchie des diplômes.

Pourquoi «l’ancien idéal» des Etats-Unis? Ce n’est plus le cas?
Ça existe toujours un peu dans les affaires, dans la Silicon Valley, mais sinon, de moins en moins. Le pays et la société vieillissent, et quand les structures sont en place, elles deviennent dominantes.

Que vous inspirent les commémorations aux Etats-Unis pour les dix ans du 11-Septembre?
Dans un monde idéal, j’aurais aimé qu’il n’y ait rien d’officiel, et que les Américains pensent, tous les jours depuis 2003 [date de l’intervention américaine en Irak] à ce que nous avons fait à nous-mêmes en réaction à ces attaques. Nous avons fait deux guerres, qui coûtent cher, et opprimé les droits civils. Il fallait s’en prendre à al-Qaïda, Ben laden et envahir l’Afghanistan, ok. Mais il ne fallait pas rester. Et bien sûr, il ne fallait pas envahir l’Irak.