Emeutes en Grande-Bretagne: «On pouvait anticiper des troubles, mais pas de cette ampleur»

INTERVIEW Ancien travailleur social, Bob Goldsmith vit à Tottenham, où ont débuté les émeutes qui ont enflammé la Grande-Bretagne depuis une semaine...

Propos recueillis par Corentin Chauvel à Londres

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L'ex-travailleur social Bob Goldsmith devant un magasin détruit lors des émeutes de Tottenham, à Londres, le 12 août 2011.
L'ex-travailleur social Bob Goldsmith devant un magasin détruit lors des émeutes de Tottenham, à Londres, le 12 août 2011. — Corentin Chauvel / 20Minutes

De notre envoyé spécial à Londres

A 54 ans, Bob Goldsmith va reprendre ses études. Travailleur social à Tottenham depuis plus de trente ans, il a perdu son emploi en avril dernier quand les subventions allouées à son comité de quartier ont été coupées. Fin connaisseur des lieux et des communautés qui les composent, il analyse pour 20Minutes les racines d’un mouvement de colère spontané, mais non dénué de sens.

Avez-vous déjà assisté à un tel phénomène de violence dans le quartier?
Non, jamais à cette échelle. Les «Broadwater Farm riots», qui ont eu lieu à Tottenham en 1985, étaient très différentes et n’ont pas eu cette ampleur, peut-être en raison de l’absence d’Internet. Mais les choses ont changé, il n’y avait pas eu de pillages à l’époque, ni une telle extension à d’autres quartiers et villes. Certains commentateurs ont essayé de lier les deux événements, mais ils n’ont vraiment rien à voir.

Pouvait-on prévoir ces émeutes?
Personne ne pouvait imaginer quelque chose de cette ampleur, avec une escalade et des mouvements aussi rapides. Et surtout les scènes de pillage. Les émeutiers ont agi contre leur propre communauté, ce qui est très étrange. Mais quand on coupe 75% du budget alloué aux services sociaux du quartier, qu’on supprime les politiques de prévention, nos dirigeants ne doivent pas s’étonner d’avoir beaucoup de travail à faire. Ces gamins, il faut les aider, les empêcher d’aller dans les gangs. Ces mauvais choix politiques ont certainement dû avoir un impact, mais il est difficile de tout lier. On pouvait anticiper des troubles, mais pas de cette ampleur.

Qui sont ces émeutiers? Ont-ils des revendications sociales ou sont-ils simplement opportunistes?
Un peu des deux. Il y a eu de l’opportunisme, mais l’image que notre société renvoie est aussi un problème. J’ai travaillé avec les gangs et les jeunes qui en font partie se passionnent pour le foot et le rap. Sauf que leur style de vie et celui de leurs idoles est nettement différent. Ils n’ont pas accès aux biens qu’ils voient dans les médias. Or on vit dans une société où le style et les vêtements comptent beaucoup. C’est pour cela qu’ils ont pillé ces types de magasin. Maintenant, il faut essayer de discuter avec eux et identifier ce qu’il s’est passé.

Quels messages apportent ces événements à la Grande-Bretagne?
Il y en a énormément. D’abord, on doit restaurer l’unité de la famille. Les gamins qui traînent dans les gangs sont issus de familles instables. Le modèle familial commun n’existe pas pour eux. Ils n’ont souvent aucun contact avec leur père qui a plusieurs enfants de femmes différentes, ils vivent dans des logements surpeuplés et passent ainsi le plus clair de leur temps dehors ou chez des amis. En parallèle, le gouvernement coupe les subventions dans l’éducation et ne leur offre pas de travail. Or c’est à lui d’envoyer des messages d’espoir aux jeunes. Mon travail consistait justement en la recherche de solutions, donner aux jeunes l’opportunité de changer de comportement, avoir accès à des initiatives locales, des débats et des discussions avec la police, etc. Pourquoi le gouvernement supprime tout cela?

David Cameron a qualifié la société britannique de «malade». Que pensez-vous de sa réaction?
Je ne pense pas qu’un Premier ministre puisse faire quelque chose avec des mots tout juste bons à faire des titres de journaux. Il ne donne aucun chemin à suivre et les problèmes ne se résoudront pas avec des canons à eau et des balles en plastique. Ce sont aux gens de chaque communauté de parler et d’expliquer ce qu’il s’est passé.

Quelles solutions doivent être apportées pour éviter de nouvelles tensions?
On n’a pas toutes les réponses aujourd’hui, nous sommes en période de deuil, mais cela promet de longues discussions dans les quartiers pour écouter ce que les gens ont à dire et identifier les causes. Les solutions doivent émerger de la communauté. Par ailleurs, je pense que le nombre important d’émeutiers arrêtés et jugés devrait avoir un impact psychologique sur eux. C’est une vraie humiliation et ils doivent se demander «Qu’est-ce qu’on a fait?» afin d’apprendre de leurs erreurs. Puis les quartiers vont se reconstruire par eux-mêmes. Si les gens s’y mettent ensemble, ça va marcher.