Multiplication des mouvements sociaux: «La contestation sociale reste dans le cadre des Etats-nations»

INTERVIEW Stéphane Sirot, historien et spécialiste des mouvements sociaux revient sur les manifestations qui ont actuellement lieu en Europe du sud et au Proche-Orient...

Elisa Bertholomey
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Les manifestations en Israël et en Europe du sud rassemblent plusieurs milliers de personnes
Les manifestations en Israël et en Europe du sud rassemblent plusieurs milliers de personnes — WARSHAVSKY/SIPA

Professeur d’histoire sociale et politique contemporaine à l’Université Cergy-Pontoise, Stéphane Sirot estime que les mouvements sociaux de ces dernières semaines, viennent d’un profond mécontentement des «tréfonds de la société». Des mouvements qui selon lui, risquent de durer mais n’auront pas pour l’instant la même intensité en France...

 

Le mouvement social naissant en Israël est-il le même que les mouvements en Espagne, Grèce…?

Oui en partie. Il y a des points communs évidents. C’est une société en crise, comme il y en a aujourd’hui en Europe du sud. Il y a un axe méditerranéen de remise en cause des politiques économiques et sociales mises en œuvre, un vrai ras-le-bol social comme en Espagne. Il faut le faire remonter à ce qu’il s’est passé dans les pays arabes. Le vent de révolte populaire fait tache d’huile, il y a toujours des effets de répétition, d’exemplarité. Dans la société israélienne, l’exemplarité a joué car ce n’est pas une société très revendicative. Mais ce ne sont pas les contre-pouvoirs qui ont lancé ces mouvements, ils sont partis des mécontentements venus des tréfonds de la société. On assiste à une crise des contre-pouvoirs dans les sociétés démocratiques. Ils ont du mal à encadrer ces mouvements.

Ce type de mouvement peut-il prendre de l’ampleur, notamment en France ?

Pas forcément car la conjoncture est particulière. En 2010, il y a eu un grand mouvement social qui s’est soldé par un échec [le mouvement contre la réforme des retraites] donc il est difficile d’imaginer une autre manifestation, d’autant plus que nous sommes dans une conjoncture politique d’attente de la présidentielle. Dans les mois à venir, je ne vois pas ce type de contagion en France. Par la suite c’est imaginable car l’alternance politique ne produira pas des effets très différents de ceux actuellement.

Et dans le reste de l’Europe, au Royaume-Uni ou dans les pays d’Europe du nord?

En Europe du nord, la situation et l’histoire ne sont pas les mêmes. Les sociétés méditerranéennes sont plus portées à l’expression du conflit par la voie de la manifestation. Le système de régulation des pays d’Europe du sud est conflictuel alors que les pays du nord ont une régulation pacifiée. Le mécontentent s’exprime autrement et les contre-pouvoirs, notamment les syndicats, sont très influents. Le calme social est plus apparent. Mais il y peut y avoir aussi subitement un éclatement en Angleterre, comme actuellement avec les émeutes à Tottenham ou les manifestations étudiantes de cet hiver. Ca se fera seulement de manière plus circonscrite, plus soudaine.

Le mouvement en Israël est-il un point de départ à un «été israélien», comme il y a eu le «printemps arabe»?

Les révolutions arabes n’ont pas laissé Israël indifférent. Le pays s’est rendu compte que son mode de fonctionnement atteint peut-être un essoufflement dans son rapport avec les Palestiniens, les conflits avec les pays arabes...  Les gouvernements israéliens ont prospéré sur l’idée que le pays est la seule société démocratique de leur région; cet argument est en partie tombé. L’opinion est en train de changer.

Plusieurs mouvements sociaux ont lieu dans différents pays. Faisons un peu de politique-fiction: peut-on voir se créer à termes un mouvement international ?

Ce serait très surprenant. Aujourd’hui comme hier, il y a une phase d’apparitions de grands ensembles comme l’UE mais la contestation sociale reste dans le cadre des Etats nations. L’effet d’exemple existe mais il n’y a pas forcement de coordination des mouvements. Par exemple, les organisations européennes ont du mal à se mobiliser. C’est l’Etat nation qui reste le plus solide. On peut continuer sur ce qu’on voit: depuis un an, successivement, des mouvements se développent les uns après les autres. Ça ne s’arrêtera pas demain car les perspectives économiques et sociales sont très mauvaises.