«L'Afghanistan n'est pas plus dangereux pour les soldats français que pour les autres»

INTERVIEW Selon Karim Pakzad, chercheur à l'Institut de relations internationales et stratégiques (Iris) et spécialiste de la région, l’insécurité et les combats se sont intensifiés partout en Afghanistan cette année, y compris dans la province de la Kapisa...

Propos recueillis par Bérénice Dubuc

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Le président Nicolas Sarkozy a affirmé qu'il n'y aurait "pas de renforts militaires" français en Afghanistan mais que la France aiderait "à la construction d'une gendarmerie afghane", mercredi sur Europe 1.
Le président Nicolas Sarkozy a affirmé qu'il n'y aurait "pas de renforts militaires" français en Afghanistan mais que la France aiderait "à la construction d'une gendarmerie afghane", mercredi sur Europe 1. — Thibauld Malterre AFP/Archives

Après le décès de cinq soldats dans un attentat suicide mercredi, un sixième soldat français a été tué dans la province de la Kapisa, en Afghanistan, jeudi. Le signe que la situation est plus dangereuse sur le terrain?  20Minutes fait le point avec Karim Pakzad, chercheur à l'Institut de relations internationales et stratégiques (Iris), et spécialiste de la région.

La zone où est déployé le contingent français est-elle aujourd’hui plus dangereuse?

La Kapisa est la plus petite province du pays, et n’est pas la plus touchée par l’insécurité. La guerre contre les talibans est beaucoup plus présente dans les provinces du Sud, de l’Est et du Nord-est du pays. Ce n’est pas plus dangereux pour les soldats français que pour les autres. Il faut remettre ces pertes dans le contexte de l’Afghanistan: cela touche la France, notamment parce que ces 6 soldats sont tous morts en moins de 48h, mais les autres pays ont connu des pertes similaires ou plus importantes dans un laps de temps comparable.

4.000 soldats français, c’est à peine 5% du contingent étranger présent en Afghanistan. 70 Français ont été tués en 10 ans, alors qu’il y a eu environ 150 décès de soldats canadiens, plus de 300 pertes britanniques, et près de 2.000 morts américains. Mais en même temps, une attaque d’une telle ampleur montre que, contrairement aux déclarations des militaires et des politiques, la province n’est pas sécurisée.

Il y a donc bien une flambée de violence dans le pays?

Oui. La Kapisa est à l’image de l’ensemble de l’Afghanistan. Cette année, l’insécurité et les combats se sont intensifiés car l’Otan a mis en place son plan de retrait, déjà amorcé par les Américains. Les talibans ont mis le paquet partout, pour marquer leur poids et l’influence qu’ils auront dans les futures négociations politiques, lorsque les troupes étrangères seront parties. Et, comme partout en Afghanistan, il semble que l’attaque n’aurait pas pu être commise sans complicités locales. Les talibans sont partout: ils ont infiltré la police et surtout l’armée afghane. Rappelez vous de l’attentat-suicide sur la base aérienne de Kaboul où huit soldats américains sont morts en avril dernier.

C’est un tournant dans la guerre en Afghanistan, comme l’a dit Nicolas Sarkozy?

Ce n’est pas parce que la France est visée que la guerre a changé de visage. Rien n’a changé. Depuis le début, on y est allés pour combattre le terrorisme. Les attentats suicides ont commencé dès 2003, du fait de l’influence de l’idéologie d’Al-Qaida sur les talibans. Cette fois, ce sont des Français qui sont touchés, donc on s’en rend compte, mais cela existait déjà. C’est une attaque comme il s’en produit tous les jours dans l’Est, à Kandahar ou même à Kaboul.

Cet attentat est-il lié aux annonces de Nicolas Sarkozy de mardi?

On ne peut ni affirmer, ni infirmer avec certitude qu’il y a un lien. Cependant, ce qui est clair, c’est qu’il n’y a pas de stratégie cohérente, autant chez les Français que chez les Américains, quant à ce retrait, ce qui est extrêmement préoccupant. Nicolas Sarkozy a annoncé mardi que 1.000 soldats partiraient d’ici fin 2012, et 3.000 d’ici 2014. Et, jeudi, il a ramené cette date-butoir à 2013.

On est en droit de se demander si, en deux jours, quelque chose a changé sur le terrain ou si cette décision est prise sous le coup de l’émotion légitime qu’a produit cet attentat. Cela signifie que la stratégie de retrait n’est pas liée à la situation sur le terrain. Et, prendre ainsi de telles décisions joue aussi du côté des talibans: ils pourraient être plus enclins à durcir et multiplier leurs actions en voyant l’effet qu’elles ont sur les décideurs politiques.