Mexique: être reporter à Ciudad Juarez, c'est risquer sa vie pour informer

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Chaque fois qu'il sort en reportage, Daniel Dominguez sait que sa vie est en danger: sa mission au Diario de Ciudad Juarez est de relater les crimes quotidiens des trafiquants de drogue dans la ville la plus dangereuse du Mexique.

Un photographe et un journaliste du journal, le plus important de la ville, ont été tués depuis 2008 et les menaces téléphoniques sont fréquentes.

"Je couvre environ vingt morts par semaine", raconte Dominguez, responsable de l'information judiciaire, à l'intérieur d'un bâtiment aux vitres blindées qui portait encore récemment les stigmates d'une fusillade.

Plus de 3.100 personnes ont été tuées l'an dernier à Ciudad Juarez, ville de 1,2 million d'habitants à la frontière avec les Etats-Unis, en proie à une terrible guerre des cartels de la drogue pour l'approvisionnement du marché du riche voisin du nord, premier consommateur mondial de cocaïne sud-américaine.

Les médias qui couvrent cette guerre sont pris au piège, victimes "collatérales" des événements.

Le Mexique est devenu un des pays les plus dangereux au monde pour les journalistes, avec 66 reporters assassinés en dix ans, selon un récent rapport sur la liberté de la presse de l'ONU.

"Je vais voir le corps d'une personne qui a été exécutée. En fait ils sont deux: un homme et une femme. L'homme, il semble que ce soit un policier", rapporte Dominguez au téléphone à un interlocuteur non identifié.

Le journaliste avoue à l'AFP qu'il faut s'armer de courage pour sortir sur le terrain. Il lui arrive de pleurer, notamment quand les victimes sont des enfants, car il pense aux siens.

"Récemment on nous a apporté un soutien psychologique, en raison du stress qu'on subit, en tant que journaliste, pour avoir couvert autant de meurtres", dit-il. Sans compter le stress provoqué par la peur d'être une cible.

En novembre 2008, Armando Rodriguez, un journaliste d'investigation expérimenté d'El Diario, spécialisé dans les affaires criminelles, a été assassiné de plusieurs balles quand il allait prendre le volant de sa voiture pour déposer sa fille de huit ans à l'école.

En 2010, un jeune photographe du journal, Luis Carlos Santiago, a lui aussi été tué.

Lundi, un groupe armé a tué par balle un journaliste, sa femme et un de leur fils âgé de 21 ans à leur domicile à Veracruz (est). Miguel Angel Lopez, 55 ans, travaillait pour le journal local, Notiver, dans lequel il publiait des chroniques politiques.

Il évoquait régulièrement la violence liée au trafic de drogue, qui a fait plus de 37.000 morts dans le pays depuis le début d'une offensive militaire contre le crime organisé, fin 2006.

A Ciudad Juarez, les gangs des Mexicles, des Artistes assassins et des Aztèques, qui travaillent pour les cartels rivaux de Juarez et de Sinaloa, sont responsables de la majorité des assassinats recensés dans la ville, selon les autorités.

Les crimes sont de plus en plus cruels: victimes décapitées, brûlées, coupées en morceaux ou enroulées dans des bandes adhésives, sont des images fréquentes publiées par la presse.

A la mort du jeune photographe, El Diario a publié un édito en Une, adressé aux trafiquants: "Qu'attendez-vous de nous?".

"Vous êtes, en ce moment, les autorités de facto de cette ville", parce que le gouvernement n'a pas pu empêcher "que nos confrères continuent de tomber", reconnaissait le texte. "Cela a été un défi en mots pour faire face à l'incapacité des autorités", a dit Pedro Torres, éditeur du journal.

La majorité des crimes de Ciudad Juarez restent impunis.