Yemen: «La stratégie du chaos est une carte difficile à jouer pour le président Saleh»

PRINTEMPS ARABE Franck Mermier, chercheur au CNRS, spécialiste du Yémen, revient sur la situation dans le pays...

Recueilli par Anthony Nataf
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Capture d'écran d'un discours télévisé du président du Yémen, Ali Abdallah Saleh, le 22 mai 2011.
Capture d'écran d'un discours télévisé du président du Yémen, Ali Abdallah Saleh, le 22 mai 2011. — REUTERS TV

Franck Mermier, chercheur au CNRS, évoque l'attitude des pays occidentaux à l'égard du Yemen et analyse les derniers événements.

Quelle est la stratégie de Saleh?

Le président Saleh a opté pour une stratégie de chaos, mais c’est une carte difficile à jouer. Il a fait le choix de la violence en ciblant son principal adversaire le cheikh Sadik al Ahmar en bombardant sa résidence, sachant qu’il a une garde tribale importante, et au moment où se tenaient des tractations entre le cheikh et les forces de sécurité. En outre, cet acte ne va faire que radicaliser les autres tribus.

Pourquoi dites-vous que la stratégie de la confrontation est compliquée?

Les adversaires du président disposent de forces tribales très importantes. Les différents chefs de tribus peuvent mobiliser des milliers d’hommes armés et organisés. Les combats se sont déjà étendus à l’extérieur de Sanaa. Certaines casernes en dehors de la capitale sont déjà encerclées par des groupes tribaux pour empêcher l’envoi de renforts. En outre, le frère de Sadik al Ahmar, Ahmed al Ahmar, est le chef du parti d’opposition du Rassemblement yéménite pour la réforme, parti tribal regroupant différentes tendances islamistes (qui domine l’opposition, ndlr).

La suppression de l’aide financière envisagée par plusieurs pays comme un moyen de pression peut-elle être efficace?

En cas de suppression de l’aide internationale, on ne peut pas dire que le régime va être étranglé financièrement. Les Etats-Unis ont prévu une aide à l’armée yéménite à hauteur de 250 millions de dollars en 2011, car le régime est un allié contre le terrorisme. Vu les événements, elle ne sera certainement pas fournie. Mais c’est surtout l’aide des pays du Golfe qui va manquer. Le roi Abdallah d’Arabie Saoudite a décidé en début d’année d’allouer 700 millions de dollars. S’ils ne sont pas versés, le gouvernement va devoir compter sur les ressources naturelles du Yémen, gaz et pétrole. Mais de toute façon, sa priorité en ce moment n’est pas le développement.

Si Saleh tombe, doit-on craindre un chaos politique?

Il y a au Yémen des institutions modernes et étatiques. Il y a surtout une vie politique organisée et un pluralisme important avec le Forum commun de l’opposition, dont fait partie le Rassemblement yéménite pour la réforme. Il y a aussi le parti socialiste yéménite, qui représente l’ancien gouvernement du Sud, plus des partis baasistes et autres. Tout le système politique est donc prêt pour une transition pacifique. L’organisation d’élections est prévue dans l’accord des pays du Golfe. Mais aussi des amendements constitutionnels, notamment pour réduire le poids de la présidence et augmenter le degré de décentralisation du pays de manière à empêcher les velléités séparatistes du Sud.

Le risque que représente Al-Qaida peut-il être accru dans ce contexte de déstabilisation du pays?

La branche d’Al-Qaida au Yémen n’est pas très active car sévèrement réprimée par le régime. Elle ne compte que quelques centaines de militants. Elle est aussi isolée car elle ne bénéficie d’aucun soutien tribal ou politique. Pour moi, elle sert surtout de prétexte au président Saleh pour criminaliser ses adversaires et pour se présenter comme le dernier rempart contre le terrorisme.