A Marrakech, des touristes mesurent leur chance d’être en vie

Faustine Vincent, à Marrakech

— 

Le café Argana, à Marrakech (Maroc), éventré par l'explosion d'une bombe, le 27 avril 2011.
Le café Argana, à Marrakech (Maroc), éventré par l'explosion d'une bombe, le 27 avril 2011. — A.SENNA / AFP

De notre envoyée spéciale à Marrakech

Deux jours après l’attentat qui a frappé la célèbre place Djema’a el-Fna, haut lieu du tourisme à Marrakech, la même phrase revient sans cesse dans la bouche des touristes épargnés par le drame: «On a eu de la chance».

«Dans l’avion, notre voisine nous avait conseillé d’aller au café Argana. On devait y être le jour où l’attentat a été commis, raconte Arie, un Hollandais assis à une terrasse aux abords de la place. Mais comme ma femme était fatiguée, on est resté à l’hôtel et on s’est dit qu’on irait le lendemain. C’est le jour le plus chanceux de notre vie». Sa femme et lui ne se disent pas inquiets, et comptent poursuivre leur séjour sans bouleverser leurs habitudes. Ou presque. «Maintenant je ne reste qu’au rez-de-chaussée des cafés. C’est bête, mais ça me rassure», explique Marion.

«On a eu de la chance, parce qu’on venait tous les jours sur la place», glisse Sylvie. Cette Française d’une quarantaine d’années, venue à Marrakech en famille et avec des amis, explique qu’ils étaient partis le matin même pour Agadir. «Choquée» par la nouvelle, elle avoue n’être «pas rassurée du tout». Si elle est revenue à Marrakech, c’est parce que l’un de ses amis, franco-marocain, voulait «venir voir». Désormais, elle se fait violence pour ne pas penser au risque d’un nouvel attentat. «Même de manger là, dans le restaurant [à côte de la place], je ne me sentais pas rassurée». «Si ça doit arriver, ça arrivera», objecte son ami. «Oui, mais on peut éviter, quand même, par exemple en ne revenant pas à Marrakech». «Si c’est ton heure, c’est ton heure!», philosophe son mari. Sylvie proteste mollement, puis s’exclame, avec un sourire figé: «bah les terroristes ne reviendront pas frapper ici, puisqu’ils l’ont déjà fait! On se rassure comme on peut…».

«Il faudrait peut-être rester à l'hôtel»

Sur la place, un couple sirote un jus d’orange en terrasse. Paysage improbable: au loin, derrière eux, se dresse le café déchiqueté par la bombe. Comme tous ou presque, ce sont leurs proches qui, depuis l’étranger, les ont prévenus qu’un attentat venait d’avoir lieu à Marrakech. Coups de fil affolés auxquels on répond que «tout va bien», qu’on est sauf, qu’il n’y a rien à craindre. «On était dans le bus. Mais quand on a vu le truc, quand même, c’était impressionnant. A chaque fois qu’on le voit, ça fait bizarre», raconte Anne.

La phrase revient à nouveau, répétée comme une litanie: «On a eu de la chance». Passé le choc, le couple a poursuivi ses vacances normalement, s’est baladé dans les souks, a profité des balades. «On est peut-être pas assez vigilants. Il faudrait peut-être rester à l’hôtel. On va peut-être éviter de revenir», se dit Anne. Moue dubitative de son mari: «ça m’embêterait pour les Marocains». Le couple a entendu que des touristes avaient avancé leurs dates de départ, et que d’autres étaient restés calfeutrés dans leur hôtel. Le soir de l’attentat, le gérant de leur hôtel a compté les clés des chambres, pour s’assurer qu’il ne manquait personne. «Maintenant, on entend des blagues, raconte Jacques. Vous connaissez la dernière? Quand vous arrivez au souk, on ne vous saute plus dessus, on vous fait sauter».

Les Marocains espèrent que le tourisme n'en souffrira pas

On ne sait pas d’où elles viennent, seulement que c’est «sans doute une façon de déstresser» une fois passé le choc et le soulagement d’être encore là. «Ce qui est étrange, c’est qu’on pourrait faire comme si de rien était, s’étonne Anne. On ne parle pas arabe, il y a encore des touristes…» Rien ne semble avoir changé, si ce n’est la foule, plus clairsemée qu’à l’habitude. Et le café éventré, à l’autre bout de la place.

Les Marocains, meurtris, espèrent eux que l’attentat n’empêchera pas les touristes de revenir. «On vit grâce à eux», rappelle Arrad, vendeur de cartes postales. En 2010, 9,3 millions de touristes sont venus au Maroc, dont 2,4 millions à Marrakech, selon les autorités. «Ca dépendra d’eux, poursuit Arrad. S’ils ont confiance dans notre pays, ils reviendront. Le Maroc est ouvert, généreux et hospitalier. Mais ça me rassure de voir qu’il y a encore des touristes aujourd’hui, même s’ils sont moins nombreux. Ça montre que la vie continue». Puis il ajoute, comme pour se rassurer lui-même: «tout va bien, tout est normal». Surtout, faire comme si de rien était, malgré la peur et le deuil.