Révolte dans le monde arabe: «Avec la révolution tunisienne, on retrouve une dignité»

INTERVIEW Abdelwahab Meddeb, professeur et écrivain franco-tunisien, répond à «20 Minutes» à l'occasion de la sortie jeudi de son livre «Printemps de Tunis, la métamorphose de l'Histoire» (Editions Albin Michel)...

Recueilli par Faustine Vincent

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Manifestants à Tunis (Tunisie) le 28 janvier 2011 près des bureaux du gouvernement.
Manifestants à Tunis (Tunisie) le 28 janvier 2011 près des bureaux du gouvernement. — Salah Habibi/AP/SIPA

En tant qu’intellectuel, quel regard portez-vous sur les révolutions arabes?

Ce qui est fabuleux, c’est que cela a renforcé la nation, sans être porté par le nationalisme. En Tunisie, l’emblème de la révolution n’était pas une photo ou un fétiche, mais le drapeau national. En Egypte, en Tunisie, au Bahreïn, au Yémen ou en Syrie, à chaque fois le contexte est différent, et pourtant, tous les gens ont adhéré à quelque chose de commun: l’exigence de liberté, de justice et de dignité. Mais détruire une dictature est une chose, construire une démocratie en est une autre. Le passage de l’un à l’autre n’est pas automatique.

Vous écrivez que la révolution tunisienne a permis de restaurer «l’orgueil de soi»…

Aujourd’hui, on retrouve une dignité. Cet événement historique apporte un démenti définitif sur la médisance autour de votre propre appartenance –le fait d’être arabe. Il casse les stéréotypes, et l’idée que la liberté et la démocratie ne sont pas pour les Arabes. La révolution a aussi été l’occasion pour les gens de se refonder et de se redécouvrir. Ça a été une cure fabuleuse!

Vous pensez que cela a modifié le regard porté sur les Arabes?

Oui, par la force des choses. La dignité et le respect, ça se conquiert.

Que vous inspire le récent changement de cap de la diplomatie française face aux révolutions arabes?

Au départ, c’était lamentable. La France n’a pas bougé face à l’événement historique en Tunisie, d’où tout est parti. C’était une erreur et une défaillance consternante. Elle voyait cela comme si cela venait d’une autre planète, alors que la Tunisie est le pays le plus proche de la France -la langue et la culture française y sont très présentes. L’action de Nicolas Sarkozy en Libye est un geste de rachat. Que le drapeau français ait été célébré à Benghazi est énorme, et c’est un bonheur, pour moi. Cela réintègre la vision d’un Occident allié et non maléfique. Vous avez devant vous un franco-tunisien heureux. Ce n’est pas souvent. 

Quelles leçons politiques peut-on tirer de ces révolutions?

En Egypte, où l’on cherche à construire une démocratie, les gens ont fait la queue pour voter au référendum constitutionnel le 19 mars. Alors qu’en France, l’abstention a été spectaculaire aux élections cantonales. Il faudrait donc que la France retrouve la jouvence de la démocratie. La deuxième leçon, c’est la nouvelle manière de faire de la politique inventée par la génération numérique. Elle a réussi là où les partis ont échoué, en se constituant en communauté provisoire, le temps de mener à bien une action précise, avant de se dissoudre. Si l’islamisme revient, elle se reconstituera. Ce phénomène nous pousse à nous interroger sur ce qu’il en sera de l’action politique future. Ces jeunes tunisiens sont dans une défiance envers les partis traditionnels, tout en étant politiques eux-mêmes. Ils sont en cela contemporains de la jeunesse française. On a beaucoup d’enseignements à prendre de la Tunisie. C’est peut-être comme ça qu’on retrouvera une jouvence politique en France.