Rubygate: «Même si Berlusconi tombe, sa mentalité restera»

INTERVIEW Paolo Rumiz, journaliste à «La Repubblica», vient de publier «Aux frontières de l'Europe» (Editions Hoëbeke)...

Recueilli par Faustine Vincent
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Le Premier ministre italien, Silvio Berlusconi, lors de sa dernière conférence de presse de l'année, le 23 décembre 2010, à Rome.
Le Premier ministre italien, Silvio Berlusconi, lors de sa dernière conférence de presse de l'année, le 23 décembre 2010, à Rome. — REUTERS/TonREUTERS/Tony Gentiley Gentile

Paolo Rumiz répond à 20 Minutes à l’occasion de l’ouverture mercredi à Milan du procès du «Rubygate», dans lequel Silvio Berlusconi est accusé de relations sexuelles tarifées avec une mineure et d’abus de pouvoir.

Quel impact peut avoir le procès «Rubygate» en Italie?

Berlusconi a une telle force médiatique que je ne crois pas à un bouleversement. Et même s’il tombe, la mentalité berlusconienne, qui a contaminé les Italiens, restera. Le problème dans le pays n’est plus politique mais moral et culturel. Berlusconi a humilié la culture. Aujourd’hui, notamment dans l’Italie profonde, des maires gagnent les élections en se vantant de ne pas lire des livres. Berlusconi a aussi plongé le pays dans un abîme moral qui rend «normal» son comportement amoral.

Malgré les frasques de Berlusconi et les accusations de fraudes et détournements de fonds qui pèsent sur lui dans l’affaire Mediatrade (une filiale de son empire médiatique), rien ne semble donc entamer son capital de sympathie?

Dans le train vers la France, j’ai voyagé avec une femme très berlusconienne. Sa réponse à tous mes arguments, c’était: «Les gens sont jaloux parce que Berlusconi est riche, sympathique, et qu’il a un empire médiatique et économique.» Face à un tel mur de préjugés, aucune vérité ni aucun argument ne peut émerger.

L’Italie semble coupée en deux…

Il y a une sorte de guerre civile qui se joue silencieusement. Elle oppose une minorité, ceux qui payent les impôts et lisent des livres, et ceux qui ne le font pas. Berlusconi a doublé le nombre de ces derniers. On vit actuellement une balkanisation de l’Italie. Le Nord crache sur les mythes nationaux –même Garibaldi! Et quand tu craches là-dessus, c’est que le pays est foutu, je pense. Surtout si, en face, personne ne répond. Les mots «démocratie», « résistanc» et «libération» ne sont plus prononcés. Ceux qui les défendent n’ont plus personne qui les représente.

Le Premier ministre italien est-il le seul responsable de la déliquescence morale et culturelle dont vous parlez?

Non, mais il a compris qu’il y avait une vague générale et a accéléré le processus. Je reviens de Hollande, berceau de la démocratie européenne. J’ai vu triompher, à des débats télés, des gens moins cultivés et plus brutaux. Ce n’est pas un problème de gauche ou de droite. Mais ce qui est grave, en Italie, c’est le silence des intellectuels.

Vous semblez désespérer de votre pays…

L’Italie est un étrange pays. Tu peux toujours trouver des héros qui font des miracles quelque part, cachés dans les montagnes, et qui tiennent le pays debout. Il existe donc aussi une grande Italie volontaire, dont le travail est souterrain et pas reconnu.