Inde: Une pratique religieuse de jeûne jusqu'à la mort contestée en justice

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Kanwri Devi Surana, une veuve indienne de 80 ans, s'est volontairement laissée mourir de faim. Cette pratique, baptisée «santhara» et observée dans la religion jaïn, est contestée en justice par ses détracteurs qui l'assimilent à de l'euthanasie, interdite par la loi.

Kanwri Devi Surana a refusé toute nourriture et est morte à Calcutta (est), 62 jours après avoir entamé son jeûne.

«C'était une expérience bouleversante pour nous», a déclaré à l'AFP sa petite-fille par alliance, Ankur Surana, styliste de mode. «Elle disait qu'elle avait vu Dieu dans ses rêves et qu'il lui avait demandé de faire cela».

 Une pratique «anticonstitutionnelle et immorale»

L'avocat Nikhil Soni a démarré en 2006 une action en justice dans l'Etat du Rajasthan en vue d'interdire cette coutume, observée dans la religion jaïn, qu'il juge anticonstitutionnelle et immorale.

Le jeûne est une pratique traditionnelle dans la culture indienne. Il a été notamment observé par le Mahatma Gandhi pour protester contre l'administration coloniale britannique.

La loi indienne interdit l'euthanasie et le suicide, mais la pratique de «santhara» a jusqu'à présent échappé à cette interdiction, car elle est considérée comme une coutume religieuse, dont les origines remontent à des millénaires.

 La religion de la non-violence

Le jaïnisme prône la non-violence envers tous les êtres vivants, qu'il s'agisse des hommes ou des moustiques.

Les jaïns, estimés à quelque 5 millions en Inde (sur 1,21 milliard d'habitants), ne mangent que certains légumes et veillent scrupuleusement à ne causer aucun mal à toute créature vivante. Certains portent par exemple un masque pour ne pas avaler par inadvertance des insectes.

«Santhara n'est pas un suicide», affirme Jitendra Shah, directeur de l'Institut d'indologie (étude de la culture indienne) à Ahmedabad (ouest). «Les gens ne la pratiquent pas parce qu'ils sont malheureux: ils la choisissent délibérément pour atteindre +la lumière+».

Un «accomplissement religieux»

Pour la petite-fille de Kanwri Devi Surana, la mort de la vieille dame était «un accomplissement religieux».

«Elle était à demi-consciente, entourée de personnes très religieuses, qui chantaient et menaient des cérémonies en son honneur. Ce n'était pas funèbre», se souvient-elle.

«Son corps a été porté en procession et toutes les femmes étaient vêtues de rouge au lieu du blanc, associé au deuil. On nous a demandés de célébrer sa mort, pas de la pleurer», ajoute-t-elle.

Un meurtre de «sang -froid»

Mais pour l'avocat Soni, c'est un meurtre «de sang-froid». «Il n'y a aucun droit à mourir dans la constitution» et «quiconque aide au processus de santhara participe en fait à un meurtre», estime-t-il.

L'avocat compare «santhara» à «sati», une coutume hindoue qui encourageait les veuves à se jeter dans le bûcher funéraire de leur époux pour le suivre dans la mort, une pratique désormais formellement interdite en Inde.

«C'était justifié de la même manière: une pratique religieuse et une façon d'atteindre la sainteté», déclare l'avocat. «Santhara est un moyen pour les familles de ne pas avoir à s'occuper de leurs personnes âgées et en plus de gagner un certain prestige religieux», dénonce-t-il.

Un jeûne rendu public

Ceux qui décident de faire «santhara» l'annoncent souvent publiquement, dans les journaux locaux, et leur famille ouvre la maison aux visiteurs et aux personnalités religieuses qui veulent venir rendre hommage.

Pour beaucoup de jaïns, une interdiction porterait atteinte à la liberté religieuse.

Convictions religieuses versus «euthanasie»

Les hommes politiques du Rajasthan hésitent à se lancer dans le débat. Le député Arjun Ram Meghwal a ainsi déclaré à l'AFP que «santhara est une question religieuse, le gouvernement n'a pas à intervenir».

Alors que la date de la prochaine audience en justice doit bientôt être annoncée, Nikhil Soni espère que le verdict montrera que «rien, ni aucune religion, ne donne le droit à une personne de mettre un terme à sa vie».

Ankur Surana a fini par accepter le choix de sa grand-mère. «Nous ne voulions pas qu'elle fasse cela, mais elle était tellement têtue et croyante qu'il était inutile de discuter avec elle», dit-elle. «Nous devions accepter le fait qu'elle ne voulait plus vivre».