Syrie: «Le discours de Bachar Al-Assad a montré que le régime ne fera de concessions que quand il le jugera utile»

INTERVIEW Stéphane Valter, maître de conférences en langue et civilisation arabes à l'Université du Havre, décrypte la posture du président syrien...

Propos recueillis par Bérénice Dubuc

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Le président syrien, Bachar Al-Assad, s'adresse au Parlement, à Damas, le 30 mars 2011.
Le président syrien, Bachar Al-Assad, s'adresse au Parlement, à Damas, le 30 mars 2011. — REUTERS/SANA/Handout

Après deux semaines de manifestations antigouvernementales, le président syrien Bachar al-Assad a tenu ce mercredi un discours devant le Parlement et la Nation. Et, alors que les observateurs attendaient des concessions, il a accusé «une minorité» de vouloir «semer la terreur» dans le pays, et n’a annoncé que des réformes pour lutter contre la corruption ou le chômage. Stéphane Valter, maître de conférences en langue et civilisation arabes à l'Université du Havre, explique à 20minutes.fr pourquoi le président syrien est resté sur une ligne dure.

Pourquoi Bachar Al-Assad n’a pas joué la conciliation dans son discours ce mercredi?

Annoncer la levée de l’Etat d’urgence, qui dure depuis 1963, aurait été une mesure bienvenue, mais politiquement risquée: Cela aurait été céder à la pression de la rue et à une minorité de gens. Bachar al-Assad a peut-être raté une occasion de changer les choses, mais selon moi, beaucoup plus que les réformes politiques, ce sont les réformes économiques qui sont essentielles. Certes, les gens veulent la liberté, mais ils veulent avant tout pouvoir manger. Les libertés politiques ne sont pas une revendication prioritaire.

Dans son allocution, il a indiqué qu’il s’agissait d’un «très grand complot qui vient de l'extérieur»...

Faire porter la faute sur un bouc émissaire est toujours tentant quand on est aux abois. Il y a bien des éléments hostiles au régime dans le pays, et les frontières - irakienne, libanaise, jordanienne - sont poreuses. Cependant, la cause principale de la contestation est bien un mécontentement spontané de la population. Les gens n’en peuvent plus, économiquement, cela va très mal, et la situation va de mal en pis d’année en année. Or, depuis 2000, le président syrien annonce qu’il fait tout pour combattre la corruption et pour engager des réformes économiques.  Il y a eu des améliorations, mais il y a encore beaucoup à faire. Et c’est là que son discours est une déception: il n’a fait que répéter ce mercredi ce qu’il dit depuis dix ans.

Selon vous, la contestation ne va donc pas se calmer?

Ce qu’a montré le discours de Bachar Al-Assad ce mercredi, c’est que quand le régime le jugera utile, et seulement alors, il fera des concessions. Or, quand les gens voient que le régime ne fait pas de concessions, ils ne manifestent plus. A Deraa, la situation semble s’être un peu calmée. Mais si les manifestants redescendaient dans la rue, le pouvoir continuerait à réprimer, et peut-être plus durement. Quand on connaît le régime, la répression à Deraa, qui n’a fait «qu’»une centaine de morts, n’est pas très méchante. En 1982, à Hama, il y a eu des dizaines de milliers de victimes. L'armée syrienne avait tout simplement bombardé la ville.

Pensez-vous que la contestation puisse s’étendre au reste du pays?

Non, je ne pense pas, même si tout est possible. Il n’y aura pas de contagion du fait du communautarisme de la société syrienne. En cas de crise, les alaouites serrent les rangs malgré leurs dissensions, et dans le sud, les druzes pourraient être un appui pour le régime. D’autant plus qu’il y a aussi dans la population beaucoup de personnes qui soutiennent Bachar Al-Assad. Aalaouites, sunnites, chrétiens, druzes… Tous soutiennent le régime car il pratique une politique un peu sociale, et surtout parce qu’ils savent qu’il n’y a pas d’alternative.

Certes, il peut toujours y avoir un embrasement généralisé, mais les services de sécurité sont si bien noyautés par les alaouites qu’il ne pourra pas y avoir de défection comme on en a vu en Tunisie ou en Egypte. Il est difficilement concevable qu’une caserne puis une autre se révolte. Et si c’était le cas, les troupes d’élite la bombarderaient sans nul doute. Tous les postes sensibles de sécurité sont dirigés ou remplis d’alaouites. Pourquoi lâcheraient-ils le pouvoir?