Monde arabe: Une victoire de Mouammar Kadhafi «serait un camouflet pour la communauté internationale»

ENTRETIEN Jean-François Daguzan, maître de recherche à la Fondation pour la recherche stratégique et rédacteur en chef de la revue «Maghreb-Machrek», analyse pour 20minutes.fr la situation actuelle...

Propos recueillis par Corentin Chauvel

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C.HELGREN / REUTERS

Le «printemps arabe» est-il en train de s’achever? En Libye, les forces pro-Kadhafi reprennent peu à peu les villes contrôlées par les insurgés tandis qu’au Bahreïn, l’armée saoudienne est intervenue en soutien du pouvoir qui a imposé la loi martiale ce mardi. Pourtant, pour Jean-François Daguzan, maître de recherche à la Fondation pour la recherche stratégique et rédacteur en chef de la revue Maghreb-Machrek, la situation globale dans le monde arabe est beaucoup plus complexe.

En Libye, les Occidentaux continuent de menacer le régime Kadhafi, mais n’agissent pas, le pouvoir a-t-il gagné le bras de fer?
C’est un peu trop tôt pour le dire car la situation n’est pas encore tranchée. Cependant, plus il se rapproche de Benghazi, plus il marque des points. Nous allons voir si la communauté internationale, plus encline à la non-intervention, va bouger, si une action est possible. Mais, à l’heure actuelle, le compte à rebours est en faveur de Mouammar Kadhafi.

Que représenterait une victoire de Mouammar Kadhafi après tous les engagements occidentaux auprès de l’opposition libyenne?
Les Occidentaux se sont engagés au profit de la rébellion, si Mouammar Kadhafi venait à gagner, ce serait un camouflet terrible qui leur serait porté. Cela donnerait un blanc-seing aux dictateurs qui peuvent faire régner l’ordre à l’aide de massacres sans que la communauté internationale n’intervienne. Cela pose aussi un sacré problème pour le droit international qui est bafoué.

Le possible échec libyen pourrait-il avoir des conséquences sur les autres révolutions arabes comme au Bahreïn où l’armée saoudienne est intervenue?
Je ne pense pas, la situation est très différente. Au Bahreïn, l’enjeu dépasse l’aspect démocratique et bouleverse les équilibres du Golfe. Cela explique l’intervention saoudienne qui était attendue depuis un moment par les observateurs parce que le mouvement de protestation des chiites commence à durer. Il continue de demander une responsabilité qu’il n’a pas malgré sa majorité dans le pays.

Est-ce la fin du «printemps arabe»?
C’est difficile à dire, j’ai toujours cru en un système à répercussion avec une déstabilisation à long terme. C’est loin d’être réglé au Maroc par exemple où des manifestations ont eu lieu après le discours du roi annonçant la réforme constitutionnelle. Le pouvoir espère aller plus vite que la rue en lui coupant l’herbe sous le pied, mais jusqu’où peut-il se réformer? En Algérie en revanche, le pouvoir a réussi à maintenir un équilibre des groupes en place et il n’y a pas d’opposition structurée. La guerre civile est derrière et tout le monde y est sensible. Au Yémen, le cocktail reste explosif avec en jeu la question démocratique, tribale et la présence d’Al-Qaida.

Que dire de l’évolution des choses en Tunisie et en Egypte?
Les choses se normalisent. Il y aura toujours des gens pour protester contre la transition et les mouvements de contestation seront longs à s’éteindre. Le juge de paix sera la crise économique. Les futurs gouvernements doivent remettre ces pays en marche sinon la situation sera encore plus explosive. Le risque d’un deuxième tour extrémiste n’est pas à exclure si les gens restent dans la même misère après la transition. Cependant, l’enjeu est surtout colossal en Egypte où le pouvoir doit investir des sommes faramineuses, tandis qu’en Tunisie, la situation devrait rester stable.