Benghazi brûle le « Livre vert »

de notre correspondant à Benghazi, Frédéric Helbert

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Hier à Benghazi, les opposants ont organisé un autodafé du « Livre vert », bible de la révolution écrite par Kadhafi.
Hier à Benghazi, les opposants ont organisé un autodafé du « Livre vert », bible de la révolution écrite par Kadhafi. — A. WAGUIH / REUTERS

Les hasards du calendrier ont croisé ceux du destin incertain de la Libye. A l'heure où la situation reste volatile, le pays se retrouvait hier confronté à une étrange célébration : celle du lancement par le colonel Kadhafi de la « Jamahiriya » (le pouvoir des masses) à la fin dans les années 1970. Un mouvement théorisé dans un petit ouvrage baptisé le « Livre vert ».
A Benghazi, beaucoup craignaient qu'un Kadhafi aux abois ne veuille fêter cet anniversaire dans le sang. Au matin, des rumeurs d'une contre-offensive d'envergure circulaient dans la ville. Mais il n'en a rien été. Quelques chiens de guerre du régime ont vaguement tenté de reprendre la ville pétrolière de Brega, mais ils ont été rapidement repoussés par les insurgés.
A la mi-journée, les habitants de Benghazi se sont massés devant leur poste de télévision pour regarder la conférence de presse donnée à Tripoli, devant une poignée de fidèles par le Guide suprême. Champion de l'autopromotion, de la réécriture de l'histoire et des affirmations rocambolesques, il a provoqué l'hilarité chez ceux qu'il terrorisait encore il y a trois semaines. « Ce type est un pitre, un pantin et un fou furieux, a déclaré un professeur de l'université de Bengazhi. Il faut l'envoyer à l'hôpital psychiatrique ou à la morgue. »
Une fois le show achevé, des milliers de personnes sont sorties dans les rues pour célébrer à leur manière l'anniversaire d'une période révolue. Sur le front de mer, devant le bâtiment brûlé de l'ancien comité populaire, bâti à la gloire de Kadhafi, s'est déroulée une manifestation symbolique : des centaines de « Livres verts », la bible de la révolution écrite par Kadhafi que chacun se devait de lire dès son plus jeune âge, ont été brûlés dans une atmosphère de liesse et de fièvre extraordinaire. Des femmes, et des enfants, ont participé à ce moment de déchaînement joyeux. Les « Livres verts » ont été déchirés, piétinés avant d'être jetés dans un immense brasier. Des flammes qui ont fait couler des larmes de bonheur dans les yeux d'un vieil avocat libyen: « Je n'aurais jamais cru confesse-il dans un sanglot, qu'un tel instant, synonyme de totale liberté, fût un jour possible ».