Libye: «Un Etat islamique libyen est peu probable, sauf si le pays sombre dans l'anarchie durablement»

Propos recueillis pas Bérénice Dubuc

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S.SALEM / REUTERS


Alors que le régime de Mouammar Kadhafi vacille, la Libye peut-elle tomber aux mains des islamistes? Non, selon Dominique Thomas, spécialiste des mouvements islamistes à l'École des hautes études en sciences sociales (EHESS). Il explique à 20minutes.fr les raisons pour lesquelles un Etat islamique a peu de chance d’advenir en Libye.

Quel est l’avenir politique pour la Libye?
Il n’est pas simple aujourd’hui de dire qui va arriver au pouvoir, car on ne connaît pas du tout les forces politiques en présence: en Libye, l’opposition politique a été complètement écrasée par le régime, là où en Tunisie ou en Egypte, elle pouvait être cooptée ou clandestine, et l’opposition en exil a peu de poids et peu de relations avec la société libyenne. Il va falloir observer comment les groupes insurgés vont réussir à se constituer en groupe politique.

Les islamistes peuvent-ils prendre le pouvoir?
Les islamistes sont la force la plus structurée, et celle qui a la plus grande légitimité: ils ont joué un rôle très important, en termes de mobilisation, et ont permis, en s’appuyant sur les tribus de provoquer des dissensions au sein de l’armée pour faire tomber les villes de l’Est. Les islamistes ont bien sûr une carte à jouer, et seront forcément une composante de l’avenir politique de la Libye.

Qui sont ces islamistes?
Certains membres du Groupe islamique des combattants libyens (GICL), qui a été totalement déstructuré et réprimé dans les années 90. Vis-à-vis des islamistes, Kadhafi avait en effet une politique pragmatique: ils ont été utilisés ou cooptés quand il en avait besoin, écrasés à d’autres moments. Ainsi, ces dernières années, il y a eu des amnisties générales, certains leaders ont été libérés, mais avec une surveillance étroite de leurs activités. Le GICL pourrait se restructurer, et s’il le fait, il n’aura plus aucune raison de porter le même nom, puisqu’il a été construit comme un groupe nationaliste de libération de la Libye, contre le régime de Kadhafi. Il ne s’inscrit pas dans un djihad global.

Mais d’autres oui?
Oui. A côté des islamistes du GICL, il existe en Libye de nombreux djihadistes qui ont suivi un entraînement dans les camps en Irak ou en Afghanistan. Ils sont principalement localisés dans la Cyrénaïque. On ne sait pas ce qu’il en est d’eux. Beaucoup de ces djihadistes se sont exilés, et n’ont pas pu mener de front sur le territoire libyen.  Ainsi, deux figures médiatiques d’Al-Qaida en Afghanistan, qui jouent un rôle important, sont libyens: Abou Yahya al-Libi, qui s’est évadé de la prison afghane de Bagram et qui se trouverait maintenant dans les zones tribales pakistanaises, et le cheikh Ahya Tallah al-Libi, un prédicateur qui a fui le régime libyen et a un temps été lié au Groupe Salafiste pour la prédication et le combat  algérien (GSPC) . Mais il n’est pas dit qu’ils reviendront sur le territoire libyen.

Donc pas de risque de voir l’avènement d’un Etat islamique en Libye?
Contrairement à ce qu’a dit le vice-ministre libyen aux Affaires étrangères, il n’y a pas d’émirat islamique dirigé par un ancien détenu de Guantanamo à Derna, dans l'Est du pays. Il a voulu faire peur à l’Occident en agitant le spectre de l’islamisme, comme l’ont fait avant lui Ben Ali en Tunisie et Moubarak en Egypte. La tradition en Libye est monarchique. Dans les manifestations, on a bien vu que le seul drapeau brandi par les insurgés était celui de la monarchie. Pour l’instant, un Etat islamique libyen est peu probable, sauf si le pays sombre dans l’anarchie durablement, si l’Etat n’arrive pas à se restructurer.

L’écueil politique auquel la Libye risque de se heurter est donc plutôt la guerre civile?
Oui. Le pays est historiquement divisé entre Cyrénaïque et Tripolitaine, et le Sud regorge d’ethnies et de tribus antagonistes, qui prêtent allégeance et changent d’alliances en fonction de leurs intérêts. Cependant, si le pouvoir qui succédera au régime de Kadhafi réussit à  mieux gérer et redistribuer la manne pétrolière, sans exclure socialement et économiquement ceux qui sont considérés comme des «ennemis».