Pourquoi la révolte libyenne est-elle différente des autres?

MONDE Tunisie, Egypte, Libye: partout une même contestation, mais des situations nationales différentes. 20minutes.fr donne la parole aux spécialistes du monde arabe...

Anne-Laëtitia Béraud

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Des opposants à Kadhafi sur un tank de l'armée libyenne, à Benghazi, le 21 février 2011.
Des opposants à Kadhafi sur un tank de l'armée libyenne, à Benghazi, le 21 février 2011. — Alaguri/AP/SIPA

Mouvements de contestations, allocutions de chefs d’Etat aux abois, puis démission (au moins en Tunisie et en Egypte), le scénario ressemble à la situation en Libye. Pourtant, la révolution en cours est bien différente. 20minutes.fr explique pourquoi.

Un chef de l’Etat plus atypique

«Un discours d’un homme malade et assassin. Jamais les dirigeants tunisiens et égyptiens n’ont énoncé de tels mots». Le jugement de la dernière allocution du colonel Kadhafi par Antoine Basbous, directeur de l’Observatoire des pays arabes, est clair. Selon ce politologue, le dirigeant libyen «ne conçoit aucun changement, ou lutte contre la corruption comme l’ont fait les présidents tunisiens et égyptiens. Au contraire, Kadhafi traite son peuple de rats. On se trouve d’ailleurs dans un projet de génocide de son peuple», continue-t-il.

Personnalité imprévisible, appel à une répression sanglante, l’attitude du colonel Kadhafi diverge radicalement de celles des autres chefs d’Etat arabes. «Le seul pays qui pourrait s’apparenter à cette rigidité libyenne serait, actuellement, le Yémen du président Saleh», énonce Dominique Thomas, spécialiste des mouvements islamistes. Avec Mouammar Kadhafi, «si l’on n’arrête pas sa main, un bain de sang est possible à Tripoli», conclut Antoine Basbous. 

Importance des tribus

Un autre facteur original en Libye réside dans ses tribus. Lors de son allocution télévisée, le dirigeant libyen y a d’ailleurs fait plusieurs fois appel. Celles-ci «nourrissent de nombreuses alliances, agissent comme une chaîne de solidarité économique, sociale et politique. Elles constituent un élément de contrôle du pays», analyse Dominique Thomas. Leur défection peut entraîner la sécession de régions, comme c’est le cas en Cyrénaïque, dans l’est du pays, avec la révolte de la ville de Tobrouk. Un désistement qui atteint d’ailleurs l’entourage proche de Kadhafi. En effet, relève Antoine Basbous, la tribu des Baarissat, belle-famille du colonel, a aujourd’hui rallié la contestation.

Un pays assis sur son pétrole

Enfin, la Libye est un pays rentier, qui vit principalement de ses exportations de pétrole. C’est la première fois que ce type d’Etat connaît une telle contestation. «Jusqu’ici, les pays rentiers arrivaient à éteindre les incendies en distribuant de l’argent et en jouant des divisions, comme par exemple en Arabie saoudite ou en Algérie. Avec la Libye, on voit que ce type de pays, qui se croyait jusqu’alors à l’abri, peut connaître la révolte», note Dominique Thomas. L’argent n’est donc plus un gage de stabilité pour ces régimes en place. Inégalité dans la redistribution des richesses, «sentiment d’avoir franchi le cap de la peur après ce qui s’est passé en Tunisie et en Egypte», comme le décrit Dominique Thomas, l’effet de contagion est désormais très possible.