Révolte dans le monde arabe: «Les enjeux sont très différents selon chaque pays»

INTERVIEW 20minutes.fr fait le point sur le mouvement de révolte actuel, avec Antoine Basbous, directeur de l'Observatoire des pays arabes...

Propos recueillis par Catherine Fournier
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Manifestation près du palais présidentiel à Sanaa, au Yemen, le 13 février 2011. 
Manifestation près du palais présidentiel à Sanaa, au Yemen, le 13 février 2011.  — AFP PHOTO/MOHAMMED HUWAIS

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Après la Tunisie et l’Egypte, la Libye, le Bahreïn, et le Yemen sont touchés par un mouvement de révolte, cette fois-ci violemment réprimé. Les manifestations en Algérie et en Iran se sont elles aussi heurtées aux forces de sécurité des régimes en place. L’effet domino va-t-il avoir lieu dans le monde arabe?
Les choses sont en marche et il y a une véritable aspiration à la liberté et au bien-être chez la nouvelle génération de ces pays, connectée à Internet et donc au monde extérieur. On a changé d’époque, le cyberspace s’est révélé beaucoup plus puissant que les réseaux des mosquées. Même en Libye, où l’Internet a été coupé et les médias étrangers refusés, nous avons réussi à avoir des images sur les télés du monde entier. Grâce au Web, la jeunesse a découvert que d’autres gouvernances étaient possibles et refuse ainsi de se soumettre aux régimes comme le faisaient leurs pères. La peur a changé de camp.

Cette prise de conscience dépend-elle du taux de scolarisation?
Non, cette tendance s’observe aussi bien dans des pays où le taux de scolarisation est élevé, comme en Tunisie, que dans des Etats où il est faible, comme en Egypte ou au Yemen.  

Malgré tout, des différences importantes existent entre les pays. Ne vont-elles pas jouer dans l’issue de chaque mouvement?
Les enjeux sont en effet très différents selon chaque pays. Les monarchies ont une certaine légitimité, et peuvent s’en sortir si elles savent manœuvrer, lâcher un peu de pouvoir, agir avec souplesse et anticipation. Le Bahreïn est un royaume assez éclairé, avec un Parlement, des élections, une presse. Le roi peut concéder une plus forte représentation pour les chiites, régner sans gouverner totalement. Il sera de toute façon soutenu par l’argent des pays arabes du Golfe.

Les enjeux géostratégiques pèsent-ils dans chaque mouvement?
Oui, il y a une dimension régionale et internationale, spécifiquement au Bahreïn, à majorité chiite. L’Iran le revendique comme l’une de ses provinces, juste à côté de l’Arabie saoudite rivale. Et ce petit pays abrite une base de l’US Navy. Les enjeux sont très importants et dépassent les frontières. Ils l’étaient aussi en Egypte, beaucoup moins en Tunisie.

Et au Yemen?
La rébellion chiite des Houthis au nord est soutenue par l’Iran et le Hezbollah, au centre, Al-Qaida dans la péninsule arabique (Aqpa) commence à trouver ses soutiens dans les tribus, et le sud est confronté à des velléités séparatistes. Si le pouvoir central en place depuis 33 ans dans ce pays très pauvre, le pays risque de succomber à une guerre civile.

L’issue est donc incertaine selon chaque pays. Qu’en est-il en Libye?
Pour le coup, Kadhafi, doyen des chefs d’Etat arabes, est vraiment fragilisé et orphelin depuis le départ de Ben Ali puis de son voisin Hosni Moubarak. Je le vois mal résister à tout cela au bout de 42 ans de pouvoir absolu, pendant lesquels il s’est enrichi. D’autant que la contestation est aussi violente chez lui qu’ailleurs.

Le président de l’Algérie est-il également menacé?
L’Algérie, c’est une fusée à deux étages, avec la présidence et l’armée. En cas de véritables difficultés, l’armée sacrifiera le président et l’offrira sur un autel à la population. Grâce au pétrole, le régime a beaucoup de marge, avec plus de 200 milliards de dollars, et le président est en train de lâcher du lest. Mais les gens ne cherchent pas seulement à se nourrir, ils aspirent aussi à la liberté. Mais tant que la jeunesse ne rejoint pas les formations politiques traditionnelles, la mobilisation restera sans vrais risques pour le régime.

Le cas de l’Iran, qui ne fait pas partie du monde arabe, est malgré tout associé à ce vent de révolte. Pourquoi?
En Iran, le mouvement a commencé en 2009. La jeunesse avait rejeté lourdement les élections truquées mais le régime a sévi très violemment et il est prêt à recommencer. Les deux parties sont déchaînées et malgré les menaces qui pèsent sur eux, les trois leaders de l’opposition ne baissent pas les bras. Mais il est difficile de savoir comment cela va se terminer. Les bases de ce pays sont très fragiles et là aussi, les interférences régionales et internationales – le nucléaire et la cause palestinienne – sont des arguments utilisés pour masquer le mal-être au quotidien des Iraniens.