Islamistes au pouvoir : les précédents

20minutes.fr

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L’Algérie, vers une « réconciliation nationale »

Quatorze ans avant la victoire des islamistes du Hamas aux élections législatives palestiniennes, le Front islamique du salut (FIS) avait été sur le point de s'emparer du pouvoir par les urnes en Algérie.
Le 26 décembre 1991, le FIS, qui projetait d'instaurer la première République islamique dans le Maghreb, avait frôlé la majorité absolue au premier tour des premières législatives pluralistes en Algérie. Mais son ascension fut brisée par l’armée au prix d’une confrontation qui fit quelque 150 000 morts en plus d’une décennie.
En net recul depuis l’été 2003, les violences et attentats continuent cependant de faire des victimes. Le nombre d’islamistes armés encore actifs dans les maquis est estimé à près d’un millier par les autorités.
Le retour progressif à la paix a été marqué par l’organisation de deux référendums dont l’un a permis l’adoption, le 29 septembre dernier, d’une charte « pour la paix et la réconciliation nationale » proposée par le président Abdelaziz Bouteflika, visant à tourner la page du terrorisme en offrant le pardon à "ceux qui se sont trompés de chemin »

Egypte, montée en force des Frères musulmans

Sans atteindre le seuil symbolique des 100 députés, les Frères Musulmans, dont le slogan est « l’Islam est la solution », ont conquis 88 sièges sur 444 à l’Assemblée du peuple lors des législatives de l'automne dernier. Ils s’imposent ainsi comme la principale force d’opposition au régime Moubarak. Et ce, malgré la campagne d’intimidation menée par les forces de sécurité.
Jamais la confrèrie, interdite mais tolérée, n’aura eu une telle représentation parlementaire en Egypte, le pays arabe le plus peuplé avec 72 millions d'habitants, dont le parlement comptera donc un député islamiste sur cinq.
« Nous serons l’opposition la plus forte au PND », a déclaré le porte-parole de la confrérie, Essam al-Arayne, pour qui l’important pour les législatives de 2005 était « la participation, pas la victoire », et la conquête du pouvoir.
Réputés pour leur piété et leur probité, les Frères musulmans ont exploité le ras-le-bol des électeurs à l'égard d’un pouvoir usé et corrompu. Ils ont aussi bénéficié d'un contexte régional rendu explosif par les conflits israélo-palestinien et irakien...Néanmoins, ils n'ont pas résolu la question de leur transformation en parti politique, et surtout celle de la reconnaissance d'Israël, condition sine qua non pour devenir acceptables aux yeux de Washington.

L’Irak, « la maison chiite » prend le pouvoir

Les islamistes chiites irakiens sont les premiers dans le monde arabe à avoir pris le pouvoir par les urnes. L’Alliance unifiée irakienne (qui associe le Conseil suprême de la révolution islamique en Irak (CSRII) d’Abdel Aziz Hakim, le parti Dawa du Premier ministre sortant Ibrahim Jaafari et le courant radical de Moqtada Sadr) est arrivée largement en tête aux législatives de décembre 2005, avec 128 élus sur 275 sièges.
Renforcé par les partisans de l’imam radical Moqtada al-Sadr, le parti a bénéficié d’un vote communautaire dans ce pays plus que jamais divisé selon ses clivages ethniques ou confessionnels. Sa liste incarne, aux yeux des Irakiens, la «maison chiite». Aux élections libres de janvier 2004, le soutien que leur avait accordé le grand ayatollah Ali Sistani, le chef spirituel de la communauté, leur tenait lieu de programme. Le Dawa a beaucoup évolué depuis l’époque où il revendiquait des attentats contre les ambassades de France et des Etats-Unis au Koweït. Jaafari était l’hôte de la République islamique d’Iran et nombre de ses militants faisaient le coup de feu avec le Hezbollah libanais. Les islamistes chiites ont obtenu l’inscription dans la loi fondamentale de la charia comme l’une « des sources principales du droit ».

Le Maroc, la modération pour stratégie

Les attentats du 16 mai 2003 à Casablanca ont dissipé une illusion : celle d’un Maroc épargné par les tourments du Proche-Orient, musulman, mais immunisé contre l’islamisme radical par un monarque descendant en ligne direct du prophète Mahomet. D’autant que les législatives de septembre 2002 n’avaient donné qu’une quarantaine de sièges aux islamistes «légaux » du parti Justice et développement (PJD). Mais que vaut un scrutin don t les résultats bureau de vote par bureau de vote n’ont jamais été publiés ? En réalité, l’islamisme politique est probablement majoritaire à l’échelle du pays. Mais, pragmatique, le PJD est soucieux d’apparaître comme un «parti comme les autres», en vue de l'échéance électorale de 2009. Avec 41 députés au Parlement, il tient à montrer qu’il ne cherche pas la confrontation avec la monarchie. Ainsi a-t-il accepté lors des scrutins législatif et local de 2003 de réduire le nombre de ses candidats afin que leur victoire ne soit pas «trop forte». De même, n’ont-ils rien dit contre la loi antiterroriste adoptée après les attentats de Casablanca attribués aux islamistes de la mouvance d'Al-Qaida.

Iran, le monopole du Guide suprême

Pour la première fois depuis 1981, un laïc a accédé à la présidence de la République islamique d’Iran en 2005. Mahmoud Ahmadinejad, maire de Téhéran, a été élu président un an après que son camp conservateur a remporté les élections législatives de mai 2004. Toutefois, le véritable numéro 1 du pouvoir iranien reste le Guide suprême, l’ayatollah Ali Khamenei, renforcé par l’échec des réformateurs aux municipales de 2003 puis aux législatives. Ces derniers avaient affirmé qu’il fallait empêcher l’élection à la présidence d’un homme qui serait le « chef de cabinet » du Guide. Mahmoud Ahmadinejad est en effet très proche de Khamenei et devra appliquer la politique de ce dernier, contrairement à ses deux prédécesseurs, Mohammad Khatami et Akbar Hachémi Rafsandjani, qui avaient leur propre vision de la politique intérieure et internationale.
Les conservateurs, qui disposent désormais d’une majorité de plus de 200 députés sur 290, ont ainsi refait main basse sur tous les leviers du pouvoir, ou presque: ils disposent des organes de contrôle institutionnel, de la radio et la télévision, la justice, les forces armées et la police. Comme ils le font à la municipalité de Téhéran, ils tentent, au Parlement, de donner d’eux-mêmes l’image de techniciens pénétrés d’un islam sans excès, proches des préoccupations quotidiennes de leurs administrés et éloignés des querelles politiques. Leur image est moins policée à l’international, avec la crise sur le nucléaire et les violentes tensions avec Israël et les occidentaux suite aux déclarations antisémites et négationnistes de Mahmoud Ahmadinejad, qui nie le droit à l’existence de l’Etat hébreu.

Koweït, des réformes prudentes

Aux élections législatives de juillet 2003, les libéraux ont été quasiment éliminés du Parlement koweitien au profit des candidats islamistes (chiites et sunnites) et pro-gouvernementaux. Or, le parlement de l’émirat, contrairement aux chambres élues ou désignées dans les autres pays du Golfe, dispose de vrais pouvoirs.
Les résultats du scrutin ont surpris les analystes qui pensaient que les changements géostratégiques dans la région, après la chute du régime de Saddam Hussein en Irak, devaient encourager la mouvance pro-libérale de l’opposition au Parlement et favoriser le vote de réformes dans l’émirat.
Le chef du gouvernement, Cheikh Sabah, décédé début janvier, a tout de même engagé l’émirat dans un prudent processus de réformes. Il a notamment octroyé en 2005 le droit de vote aux femmes. Une ouverture politique favorisée par une prospérité économique historique, due à l’envolée spectaculaire des cours du pétrole – le Koweït recèle 10 % des réserves mondiales prouvées d’or noir.
Mais l’opposition continue de réclamer des réformes plus importantes, et plus rapides, même si l’émirat est parmi les premiers pays du Golfe à s’être doté d’une Constitution et d’un Parlement élu.

Turquie, un islam « libéral conservateur »

La victoire spectaculaire de l’AKP (parti de la justice et du développement) aux élections de 2002 a bouleversé le paysage politique turc. Créé notamment à partir du Refah (Parti de la prospérité), le vieux parti islamiste turc de Necmettin Erbakan, l’AKP a profité de la très grave crise économique qu'a connue la Turquie au cours de l'année 2001. Entraînant une forte perte de pouvoir d'achat et une hausse du chômage, celle-ci a touché une large partie de la population turque et nourri le mécontentement.
Même s’il réunit des personnalités modérées et conservatrices, c'est un parti profondément imprégné des valeurs de la religion qui, depuis trois ans et demi, gouverne la République laïque fondée par Mustafa Kemal. Il est dirigé par Recep Tayyip Erdogan, ex-maire islamiste du Grand Istanbul condamné à quelques mois de prison, à la privation de ses droits civiques et à la déchéance de son mandat municipal pour « incitation à la haine religieuse ». Mais Erdogan se définit désormais comme un «libéral conservateur» et a nuancé son discours : avant, il parlait de la démocratie comme d'un «moyen» et dénonçait l'Europe comme «le club des croisés». Au pouvoir, il mise sur l'adhésion à UE. Les réformes et la démocratisation menées sous la pression de Bruxelles permettent à l'islam de conquérir plus d'espace et son engagement proeuropéen lui a assuré le soutien des milieux industriels et des élites.