Libye: «L'exaspération populaire est au rendez-vous de ce possible tournant politique»

INTERVIEW Une manifestation inspirée par les soulèvements tunisien et égyptien, est prévue jeudi par l'opposition...

Propos recueillis par Lucie Soullier

— 

Le dirigeant libyen Mouammar Kadhafi, président en exercice de l'Union Africaine (UA), a déclaré à des journalistes dimanche que la Cour pénale internationale (CPI) représentait "une nouvelle forme de terrorisme mondial".
Le dirigeant libyen Mouammar Kadhafi, président en exercice de l'Union Africaine (UA), a déclaré à des journalistes dimanche que la Cour pénale internationale (CPI) représentait "une nouvelle forme de terrorisme mondial". — Mahmud Turkia AFP/Archives

Après la Tunisie et l'Egypte, c'est au tour du gouvernement lybien de voir sa population descendre manifester dans les rues. Le colonel Mouammar Kadhafi risque-t-il de subir le même sort que Zine el-Abidine Ben Ali ou qu'Hosni Moubarak? Elements de réponse avec François Burgat, chercheur au CNRS et auteur de «La Libye».

Le régime de Kadhafi peut-il subir le même sort que ceux de Ben Ali et de Moubarak?

Le moins risqué dans ce type de prospective est de souligner les ressemblances et les divergences avec les régimes voisins, qui rendent plus ou moins crédible l’hypothèse du domino. Le régime libyen, malgré sa façade institutionnelle de «démocratie des masses» est assurément une dictature, à tous les sens du terme. Il a pratiqué toutes les formes de répression, banalisé l’usage de la torture et les éliminations extra judiciaires.

Le degré de liberté de parole y est bien plus bas qu’en Égypte, comparable à ce qu'il était sous Ben Ali. La tentation dynastique et l’enrichissement familial font eux aussi partie du paysage. L’exaspération populaire est donc, selon toute vraisemblance, au rendez vous de ce possible tournant politique.

Comment le pouvoir libyen a-t-il pu tenir, alors qu'il a du affronter des émeutes régulières ces dernières années?

La force du régime, qui explique sa longévité, relève de plusieurs facteurs. Le premier est la faiblesse «numérique» de la résistance qui lui est opposée: la Libye dispose d’un immense territoire très faiblement peuplé, où toute contestation manque de cette profondeur démographique qui a fait la force des révoltes égyptienne ou même tunisienne.

Ensuite, le régime dispose, plus encore qu’en Algérie, de réserves financières quasi illimitées. Cela lui permet d’acheter non seulement un certain consensus social mais des pans entiers des élites qui se trouvent ainsi mouillées dans le système et peuvent, pour certaines, craindre de le voir disparaître. Sur le plan sécuritaire, Kadhafi joue enfin très habilement sur trois types de solidarité: son cercle familial et clanique, l’armée et les Comités de toutes sortes qu’il excelle à opposer entre eux pour mieux les contrôler.

Il a aussi réussi à se maintenir sur la scène internationale...

A l’extérieur, depuis 2003, le régime a épuré ses principaux contentieux  (notamment l’attentat de Lockerbie) et, à l’instar des autres régimes arabes, il bénéficie d’un relatif soutien américain et européen. Malgré ce ralliement aux exigences américaines, Kadhafi sait toutefois garder «le verbe haut», notamment sur le terrain du conflit israélo-arabe et cultiver un certain nationalisme, terrain sur lequel l’Egypte de Moubarak, contrainte de collaborer avec Israël dans la lutte contre le Hamas, avait capitulé.

Faut-il craindre une répression violente de la manifestation prévue jeudi par l'opposition?

Bien sûr, la répression reste une arme de ce régime. Si les masses devaient être demain au rendez vous, il est peu probable toutefois que le régime ose le «bain de sang». Il est plus probable qu’il fasse usage de contre solidarités claniques, de transactions financières ou autres.