La place Tahrir en liesse pour la première nuit sans Moubarak

REPORTAGE Les Egyptiens ont fait la fête toute la nuit après une journée historique...

Reuters

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Des Egyptiens en liesse, sur la place Tahrir, après le départ d'Hosni Moubarak, le 11 février 2011.
Des Egyptiens en liesse, sur la place Tahrir, après le départ d'Hosni Moubarak, le 11 février 2011. — AP/SIPA/A.NABIL

Des scènes de liesse ont éclaté vendredi à travers l'Egypte à l'annonce de la démission du président Hosni Moubarak et se sont poursuivies tard dans la nuit, à la hauteur des attentes et de la tension accumulées depuis le début de la révolte populaire.Place Tahrir, dans le centre du Caire, des centaines de milliers de manifestants de toutes classes sociales, musulmans et coptes, progressistes et islamistes conservateurs, communient dans une même joie.

«Le peuple a renversé le régime!», scandent les manifestants en délire, au 18e jour de leur mouvement dont cette place de la Libération était devenue l'épicentre. D'autres lancent «Dieu est grand!».

Dès l'annonce du départ du «raïs», retransmise en direct sur la place à 18h02 heure locale (17h02 en france), des drapeaux égyptiens s'élèvent tandis que des manifestants hurlent leur joie, s'embrassent ou fondent en larmes. D'autres, téléphones portables rivés à l'oreille, semblent incrédules.

Feu d'artifices

Dans la soirée, la place Tahrir devient le théâtre de feux d'artifices tandis que des milliers de personnes continuent de danser de joie sous le crépitement de flashes et un charivari de klaxons. Une marée rouge, blanche et noire - les couleurs de l'Egypte - recouvre la place. Un immense drapeau égyptien est déployé à bout de bras et passe de main en main.

Les Egyptiens ont retrouvé leur dignité. Nous y sommes arrivés, c'est ce qui compte. C'est incroyable, je n'arrive pas à y croire», jubile Fatima Mahfouz, psychologue de 31 ans, qui n'a connu qu'un seul président comme les deux tiers des 80 millions d'Egyptiens, qui ont moins de trente ans.

«Je suis fière d'être égyptienne (...). Nous allons enfin avoir un gouvernement que l'on a choisi», s'enthousiasme Rasha Abou Omar, employée dans un centre d'appel téléphonique, âgée de 29 ans.

«Hourrah pour l'Egypte», lancent des piétons tandis que résonnent les klaxons des voitures qui passent à proximité. «Nous n'arrivons pas à le croire. C'est la fin de toutes les injustices», s'enflamme Mohammed Aboubaker, un lycéen de 17 ans.

«Nous avons abattu le Pharaon»

Jeunes Egyptiens qui n'avaient jamais manifesté de leur vie et se débattaient dans les difficultés économiques et activistes soumis pendant des années à la brutalité et à la répression policière se sont rejoints lors de ces dix-huit jours de manifestations.

La veille, ils avaient espéré toute la soirée la démission tant attendue mais l'intervention de Moubarak à la télévision, après une journée de rumeurs sur l'imminence de son départ, avait douché leurs espoirs et suscité leur colère. Vendredi, l'annonce a effacé les nuits sans sommeil, la peur des violences et la fatigue nerveuse de la longue attente.

«Je fais partie de ceux qui ont contribué à l'abattre. Je suis ici depuis 17 jours. L'avenir de l'Egypte est à présent entre les mains du peuple», se réjouit Hani Sobhy, 31 ans.

«Nous avons réussi une chose sans précédent depuis 7.000 ans. Nous avons abattu le pharaon. L'Egypte est libre, elle ne redeviendra jamais ce qu'elle était, nous ne le permettrons pas», lance Tarek Saad, un charpentier de 51 ans rencontré un peu plus loin sur la place.

«Je me sens si heureux après tout ce qui vient d'arriver au peuple égyptien. Inch'Allah (Si Dieu le veut), nous allons devenir le nouveau tigre de l'Afrique, une des plus grandes nations», s'exclame Tarek Ismail, ingénieur.

A quelques centaines de mètres de là, devant le siège de la télévision publique, où des manifestants s'étaient rassemblés dans la journée, les révolutionnaires serrent les mains des soldats qui avaient été déployés pour protéger le bâtiment. Certains manifestants grimpent sur les blindés.

Génération Moubarak

Chérif el Husseini n'avait que quatre ans lorsque Hosni Moubarak a succédé à Anouar Sadate. «Je n'arrive pas à croire que je vais voir un autre président de mon vivant», lance cet avocat de 33 ans. «Rien ne pourra plus stopper le peuple égyptien. C'est une nouvelle ère pour l'Egypte», ajoute-t-il.

A côté de lui, d'autres manifestants scandent un nouveau mot d'ordre «Allons place Tahrir, place Tahrir !» où la fête bat son plein dans la nuit éclairée par des projecteurs et les écrans des myriades de téléphones portables.

A plusieurs kilomètres du centre du Caire, dans le quartier excentré d'Héliopolis, les manifestants qui se sont réunis devant le palais présidentiel déserté par Hosni Moubarak exultent eux aussi. «Je suis Egyptien, fier d'être Egyptien», chantent-ils.

Venu de la région du Fayoum, Ahmed, 35 ans, veut croire que cette nouvelle Egypte sera aussi le départ d'une nouvelle vie pour lui. «J'étais chômeur à cause de lui (Moubarak), la vie était horrible, aujourd'hui, grâce à Allah, je vais commencer ma vie, on peut enfin respirer.»

Hassan Abdel Halim, entraîneur de sport à la retraite, regrette qu'il ait fallu autant de temps. «Cela aurait dû se produire il y a une semaine», dit-il. Des centaines de milliers d'Egyptiens avaient alors manifesté dans le calme pour le «jour du départ». Le raïs n'avait pas bronché.

Dans l'enthousiasme qui l'entoure, il relève aussi que «le seul problème, c'est que c'est un régime militaire à présent». «J'aurais aimé une transition en douceur par le biais d'élections. A présent, cela va être un régime militaire mais, hé, c'est ce que le peuple veut, non ?»