La grève du sexe peut-elle sauver la Belgique?

DÉCRYPTAGE e chantage à l'abstinence est-il une arme de pression politique efficace?...

Julien Ménielle

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Illustration d'un couple faisant l'amour.
Illustration d'un couple faisant l'amour. — FLORENCE DURAND/SIPA

Ils auront tout essayé. Embourbés dans une crise politique sans fin, les Belges ont fait chou blanc avec leur marche de la honte. Alors, pour accélérer les débats visant à mettre en place le gouvernement qui fait défaut au pays depuis plus de huit mois, une sénatrice socialiste propose de taper fort en exhortant les femmes à entamer une grève du sexe. Un moyen de faire pression sur les négiociateurs. Ambitieux, mais réaliste?

A vrai dire, Marleen Temmerman n’est pas la première à envisager de viser le pantalon pour faire évoluer une situation tendue. La sénatrice (gynécologue dans le civil), affirme d’ailleurs avoir eu l’idée après avoir discuté avec une femme kényane. Celle-ci lui avait raconté comment, après quelques jours de grève du sexe en 2009, les femmes du pays avaient réussi à forcer le président et son Premier ministre à renouer le dialogue.

Ça passe ou ça casse

En 2006, des femmes colombiennes ont entamé une grève de «jambes croisées» pour protester contre la violence des gangs, avec un succès tout relatif. Un moindre mal, car se lancer dans un tel mouvement n’est pas sans risque. Ainsi, au Kenya, la grève s’était terminée dans les tribunaux. Au Brésil, en 1968, en plein coeur d’un mouvement contestant le régime militaire, un député de Rio avait lui aussi proposé aux femmes de son pays de refuser leurs faveurs aux militaires. Furieux de cette provocation, le pouvoir en place avait fait fermer le Congrès et durci le ton.

Mais l’idée de priver les puissants de sexe pour les forcer à agir remonte en réalité à l’Antiquité. Dans une pièce intitulée Lysistrata, Aristophane avait imaginé l’histoire d’une Athénienne qui clamait aux autres femmes: «Pour arrêter la guerre, refusez-vous à vos maris.» Lysistrata se termine dans la joie, la paix et les orgies sexuelles. La Belgique peut-elle croire à son happy-end?

Le sujet ne préoccupe pas suffisamment les Belges

«Cette initiative en restera au stade de la blague», estime Régis Dandoy, politologue au Centre d'études de la vie politique (Cevipol) de l’Université Libre de Belgique à Bruxelles. Il s’agit, selon lui, d’une manifestation de l’autodérision qui caractérise les Belges, et le fait qu’elle émane d’une personne «appartenant au sérail politique», mais peu impliquée dans les négociations par ailleurs, n’est pas un gage de sérieux.

Par ailleurs, selon Régis Dandoy, le sujet ne préoccupe pas suffisamment les Belges pour qu’elles se privent de sexe. «Le conflit communautaire arrive en 7 ou 8e position dans leurs inquiétudes, après l’environnement, la sécurité ou l’emploi». Et quand bien même... Marleen Temmerman elle-même raconte que parmi d’autres «blagues», une «grève des frites» a été évoquée. Et la sénatrice le reconnaît: «Ça aurait peut-être plus d’effets que la grève du sexe dans notre pays.» Une prise de conscience un peu tardive.