Pour le Quai d'Orsay, la Tunisie était «le pays le plus stable du Maghreb»

EXCLUSIF «20 Minutes» s'est procuré des câbles diplomatiques dévoilés par WikiLeaks...

Gilles Wallon

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Un diplomate voyait plutôt la révolution tunisienne « dans dix ans ».
Un diplomate voyait plutôt la révolution tunisienne « dans dix ans ». — P. HANSEN / SCANPIX SUEDE / SIPA

Un nouveau document vient confirmer que la France avait bien mal jugé la situation en Tunisie. En janvier 2010, un an avantla chute du régime de Ben Ali, un diplomate français considérait la Tunisie comme «le pays le plus stable du Maghreb», et assurait que «ce pays ne connaîtra pas, à court terme, de période de déstabilisation». Des révélations contenus dans un câble américain confidentiel, obtenu par WikiLeaks, que 20 Minutes a pu consulter.

Le câble en version originale par ici, en version française par là

L'histoire se passe à Paris, entre le ministère des Affaires étrangères et l'ambassade américaine. Pendant plusieurs échanges, en janvier 2010, deux diplomates du Quai d'Orsay évoquent avec les Américains l'état des relations France-Maghreb.

«En ce moment, la France perçoit la Tunisie comme le pays le plus stable du Maghreb», assure l'un des deux Français à ses interlocuteurs. «La Tunisie a le taux de chômage le plus faible de la région et une bureaucratie qui fonctionne raisonnablement bien. L'économie tunisienne a une bonne réputation [...].»

«La population reste calme»

Le diplomate continue: «Les Tunisiens semblent percevoir un lien entre les pratiques d'un Etat policier et la réussite économique, en conséquence, ils acceptent une sorte de contrat social: en échange de la stabilité et de la croissance, la population reste calme.» Dès lors, «la France ne croit pas que le pays connaîtra, à court terme, de période de déstabilisation, à part lors de la succession de Ben Ali».

Le Quai d'Orsay n'est pourtant pas totalement aveugle. Pour son diplomate, la méthode Ben Ali «contient des risques significatifs: le développement d'une classe moyenne qui réclame plus de liberté politique et le risque que la croissance du pays freine ou s'arrête. Si le gouvernement ne peut plus fournir une sécurité sociale et financière, il aura rompu son contrat tacite. Et sa population pourrait devenir moins docile.»

La France aurait-elle pu prévoir l'insurrection tunisienne? «C'est un peu facile à dire après coup, répond Denis Bauchard, ancien diplomate et conseiller Moyen-Orient à l'Institut français des relations internationales. Ce mouvement a surpris tout le monde: diplomates, journalistes, Tunisiens eux-mêmes.»

Sarkozy «prend tout en main», «sans maîtriser la situation»

Un autre diplomate l'assume: «Je voyais plutôt ça dans dix ans.» A la fin de la dictature, l'ambassade manquait de marge de manœuvre. «Le régime de Tunis exerçait une pression très claire dès qu'un diplomate voulait rencontrer un opposant, même légal», poursuit Denis Bauchard.

Et Paris soutient Ben Ali. Selon Jacques Lanxade, ancien ambassadeur à Tunis, «les alertes du terrain ne remontaient pas jusqu'au Quai d'Orsay. On faisait la sourde oreille, on n'a pas pris la mesure de ce qui se passait.» Pour Denis Bauchard, «de Mitterrand jusqu'à Sarkozy, la politique de l'Elysée a toujours été de soutenir Ben Ali. Parce qu'on le voyait comme un rempart à l'islamisme. La tragédie algérienne des années 1990 avait traumatisé tout le monde.»

Les méthodes de Nicolas Sarkozy n'ont rien arrangé, dénonce une autre source: «Il prend toujours tout en main, sans forcément bien maîtriser la situation.»