Egypte: «Il y a une volonté d'en finir avec le régime lui-même»

MONDE 20minutes.fr fait le point sur la situation d'un pays en proie à des manifestations d'une ampleur inégalée...

Corentin Chauvel
— 
G.TOMASEVIC / REUTERS

Une nouvelle «journée de colère» embrase l’Egypte ce vendredi où des manifestations ont essaimé dans tout le pays, inspirées notamment par la révolution tunisienne. La jeunesse égyptienne espère à son tour être capable de renverser le régime d’Hosni Moubarak, au pouvoir depuis trente ans.

L’Egypte a-t-elle déjà connu des manifestations de cette ampleur?
Non, c’est «sans précédent», selon Karim Bitar, spécialiste du monde arabe à l'Institut des relations Internationales et Stratégiques (Iris), joint par 20minutes.fr. Les «journées de colère» se succèdent depuis mardi sans que la tension ne s’apaise. «L’attitude du régime, qui a déconnecté le pays d’Internet, une première historique, montre sa panique et a renforcé le mouvement de la jeunesse égyptienne», estime le chercheur.

Quel est le profil du mouvement de protestation?
Il est moins «bourgeois» que le mouvement tunisien. «Il est un peu plus populaire car le pays est aussi plus pauvre», précise Karim Bitar. Mais la classe moyenne et les intellectuels sont également bien présents. Quant aux islamistes, ils ne sont pas à l’origine des manifestations, mais «il faudra compter avec eux» même si le régime a tendance à agiter le spectre islamiste afin conserver un minimum de soutien de la part des Egyptiens laïques et de la communauté internationale.

Que réclament les jeunes égyptiens?
«Au-delà de la colère, il y a une volonté d’en finir avec le régime lui-même», explique Karim Bitar. La population égyptienne n’a pas pu s’exprimer lors des dernières élections législatives de novembre dernier où les fraudes ont été légion afin de maintenir le parti présidentiel en place. D’après le chercheur, les aspirations du peuple vont vers un Etat de droit, soit la fin de «la confiscation du pouvoir politique et économique par de petits groupes de personnes». L’économie égyptienne est ainsi mal gérée, avec un potentiel inexploité. Même constat pour la politique de l’emploi, peu ouverte aux nouvelles générations, tandis que le chômage des jeunes augmente.

Le régime peut-il vraiment tomber?
«On ne sait pas encore si le domino politique va tomber, mais le domino psychologique a lui été atteint», affirme Karim Bitar. Les choses seront tout de même plus difficiles à bouger qu’en Tunisie. En Egypte, les militaires soutiennent Hosni Moubarak et sont très présents dans la structure économique du pays. «A ce stade, l’armée est fidèle, mais elle vient du peuple et peut s’inspirer du cas tunisien», tempère Karim Bitar. Le comportement des Etats-Unis pèse également dans la balance car l’Egypte a une «importance stratégique» pour les Américains. «C’est le cœur battant du monde arabe, doté du Canal de Suez et impliqué dans le conflit israélo-palestinien et le dossier nucléaire iranien», rappelle le chercheur qui ajoute que le régime d’Hosni Moubarak a également «survécu ces 10-15 dernières années» grâce à la lutte contre le terrorisme. «Il ne peut pas survivre sans le soutien des Etats-Unis», tranche Karim Bitar.

Existe-t-il une opposition crédible en Egypte?
Oui, même si, comme en Tunisie, le régime a fait en sorte de marginaliser les opposants. «Ils peuvent très vite reprendre pied grâce au soutien des jeunes et des intellectuels», indique Karim Bitar. Outre les Frères musulmans, le chercheur voit émerger «une troisième force», notamment avec le retour de Mohamed El Baradeï au pays. L’ancien directeur de l’Agence internationale de l'énergie atomique (AIEA), respecté en Occident, est «l’homme politique arabe le plus populaire sur Facebook», selon Karim Bitar. Autre leader de l’opposition influent et historique, Ayman Nour, chef de file du «parti de demain», apparaitrait également comme un futur dirigeant potentiel.