«L'Egypte est dans une situation médiocre, mais moins explosive qu'en Tunisie»

DECRYPTAGE Alors que la Tunisie a connu il y a quelques semaines un soulèvement qui a mené à la fuite du président Ben Ali, l'Egypte est à son tour secouée par des manifestations. Quels sont les points communs et les différences de ces deux révoltes? 20minutes.fr fait le point...

Bérénice Dubuc

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Des manifestants affrontent des policiers dans le centre du Caire, le 26 janvier 2011.
Des manifestants affrontent des policiers dans le centre du Caire, le 26 janvier 2011. — REUTERS/Goran Tomasevic

Des jeunes révoltés, désespérés manifestant contre la pauvreté dans laquelle ils sont plongés et contre un gouvernement qu’ils jugent répressif. La scène se jouait mardi en Egypte, mais ce rejet d’un régime par une jeunesse désenchantée rappelait étrangement les scènes vues en Tunisie depuis la mi-décembre, et qui ont mené à la chute du président Zine el-Abidine Ben Ali. Les deux révoltes ont en effet certains points communs.

«En Egypte comme en Tunisie, les deux pouvoirs sont momifiés», soutient Antoine Basbous, politologue spécialiste du monde arabe et fondateur de l'Observatoire des Pays Arabes. «Ben Ali a 74 ans et il était au pouvoir depuis vingt-quatre ans lorsqu’il a été chassé; Moubarak a 83 ans et est au pouvoir depuis trente ans. Ils ne ressemblent plus au pays qu’ils gouvernent, où la population est jeune.»

L’armée derrière Moubarak

Cependant, pas sûr que les mêmes causes aient les mêmes effets. Alors que c’est l’armée qui a fait basculer la situation en Tunisie, en refusant de suivre Ben Ali et de tirer sur les manifestants, les militaires sont derrière Hosni Moubarak: c’est un ancien général, et l’armée est extrêmement présente dans la structure économique du pays, souligne Antoine Basbous.

Selon lui, «l’Egypte est dans une situation médiocre, mais moins explosive qu’en Tunisie». D’autres critères doivent en effet entrer en ligne de compte, comme les libertés publiques et individuelles par exemple. «Elles étaient nulles en Tunisie, alors qu’il y a quelques respirations en Egypte, à travers quelques journaux, quelques rendez-vous électoraux, même s’ils ne sont pas limpides», indique le spécialiste.

Il ajoute que, dans un café du Caire, il est possible de blaguer sur le président ou sa famille, ce qui était bien trop dangereux en Tunisie sous Ben Ali, même dans la sphère privée. De plus, si «la corruption existe dans les deux pays, en Egypte elle est moins arrogante qu’en Tunisie, moins visible», souligne Antoine Basbous.

Le rôle de l’étranger

Et lorsque WikiLeaks a diffusé ses fameux câbles diplomatiques, les révélations ont beaucoup noirci l’image de Ben Ali à l’étranger. «Le peuple s’est dit que son sentiment, son analyse, étaient partagés, et qu’il pouvait donc le pousser dehors», explique le politologue. A l’inverse, l’image de Moubarak à l’étranger est un peu meilleure. Et il possède en plus un atout de poids pour faire pencher la balance en sa faveur aux yeux du monde: le rôle régional de son pays. «Un rôle capital», selon Antoine Basbous.

A la différence de la Tunisie, repliée sur elle-même, l’Egypte est, géopolitiquement parlant, un acteur de premier plan, aussi bien au Proche-Orient et dans le conflit israélo-palestinien que dans la mobilisation de la région contre le nucléaire iranien. Et il ne faut pas oublier qu’elle abrite le canal de Suez, «aussi important en temps de guerre qu’en temps de paix», souligne Antoine Basbous.

«L’Egypte possède des atouts qui font réfléchir à plusieurs fois avant de prendre position. D’autant que ni les Américains, ni les Français, ni les autres pays n’ont intérêt à ce qu’une crise éclate en Egypte alors que la Tunisie n’est pas stabilisée», conclut le spécialiste.