Algérie-Tunisie: Un même vent de révolte, mais deux situations différentes?

CRISE Après la «révolution de Jasmin» en Tunisie, la population algérienne se soulève à son tour...

Bérénice Dubuc

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Manifestants et policiers se font face le 6 janvier 2011 dans les environs de Al-Harrach en Algérie.
Manifestants et policiers se font face le 6 janvier 2011 dans les environs de Al-Harrach en Algérie. — REUTERS/STR New

La crainte de la contagion. Alors que l’Algérie a connu des émeutes en décembre et des violences samedi dernier en marge d'une manifestation politique interdite, le parallèle avec la révolution tunisienne est tentant. Cependant, si les deux pays, voisins, connaissent tous deux ces dernières semaines un soulèvement populaire, les deux révoltes présentent des différences.

En effet, certaines données du problème sont différentes. Ainsi, l'ambassadeur d'Algérie en France, Missoum Sbih, a souligné ce lundi sur RTL que «le caractère politique des manifestations tunisiennes n'existe pas en Algérie», et souligné que le soulèvement populaire était avant tout lié à des questions sociales - chômage, pénurie de logements, hausse des produits alimentaires – lesquelles avaient «trouvé une partie de leur solution».

Une issue différente?

Missoum Sbih a de plus rappelé qu'il existe «une presse entièrement libre en Algérie» et assuré que les partis politiques «peuvent s'y exprimer». «Il est vrai qu'il y a une marge de liberté un peu plus importante en Algérie qu'en Tunisie sous le régime de Ben Ali», concède Karim Bitar, spécialiste du monde arabe à l'Institut des relations Internationales et Stratégiques (Iris).

Le spécialiste ajoute que «la presse est aussi plus ouverte en Algérie, il y a plus de titres. Selon lui, il n’est pas sûr non plus que l’issue du soulèvement soit la même qu’en Tunisie: «En Algérie, ce sera plus difficile. Il n'y aura pas d'effet domino comme dans les pays d'Europe de l'Est car la conjonction géopolitique et économique aide les régimes à gagner du temps.»

L’armée au cœur du problème en Algérie

D’autres données du problème sont aussi différentes. Il en va ainsi du rôle de l’armée, par exemple. En Tunisie, elle est complètement dépolitisée, et a réussi à rester à l'écart du pouvoir, refusant même de tirer sur les manifestants le 14 janvier dernier. Elle est donc aujourd’hui adulée par la population. Au contraire, en Algérie, l’armée est «beaucoup plus tentaculaire», et tient un rôle beaucoup plus important, «décisif» même selon Karim Bitar. Elle est ainsi au centre du mécontentement, car «il y a une relation incestueuse entre elle et l'économie algérienne», note-t-il.

De plus, comme le pouvoir, «elle joue sur le spectre islamiste de 1990 et de la guerre civile», explique le spécialiste de l’Iris. Ces vingt dernières années, la guerre entre les autorités algériennes et les islamistes a en effet fait quelque 200.000 morts. Cependant, en Algérie comme dans les pays arabes en général, «les nouvelles générations ne croient plus aux autorités qui leur agitent le spectre islamiste».

Autre différence, alors que la révolte tunisienne s’est principalement propagée via Internet, en Algérie, «le taux de pénétration est nettement inférieur». On ne compte que quelque 5 millions d'internautes, «soit 13% de la population contre 30% en Tunisie», chiffre Karim Bitar.

Similitudes troublantes

Cependant, s’il est possible de pointer ces différences, les deux soulèvements présentent des similitudes troublantes. «On retrouve ces tendances lourdes appelant à la transparence et au refus de la corruption», indique Karim Bitar. «L'enthousiasme de la jeunesse arabe après la révolution tunisienne est inédit», juge-t-il. «Ils veulent en finir avec les régimes autoritaires».

Le spécialiste rappelle aussi que le malaise que ressent la population algérienne «est bien social mais cache quelque chose de plus profond. Au début, en Tunisie, on nous a dit la même chose, mais il s'est révélé également politique». Selon lui, «en Algérie, l'exaspération est tout aussi grande parce que le pays est riche et ne redistribue pas ses ressources. La population le sait, ce qui augmente d'autant plus la frustration». Les mêmes causes risquent donc d’avoir les mêmes conséquences que chez le voisin tunisien.