Tunisie: «On voit mal quelle relève politique il pourrait y avoir»

DECRYPTAGE Les spécialistes s'interrogent sur la finalité d'un mouvement qui se poursuit sans cadres, ni leaders...

Armelle Le Goff

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Des jeunes Tunisiens font face aux forces de l'ordre, à Regueb, près de Sidi Bouzid, le 10 janvier 2011
Des jeunes Tunisiens font face aux forces de l'ordre, à Regueb, près de Sidi Bouzid, le 10 janvier 2011 — Makouka / Sipa

La révolte tunisienne ne désarme pas. Ce jeudi après-midi, des tirs ont retenti dans le centre de la capitale. La police aurait même fermé les accès à un secteur de Tunis d'où s'élève une fumée noire. Officiellement, le dernier bilan est de 23 morts, mais la Fédération internationale des droits de l’Homme (FIDH) évoque une liste nominative de 66 victimes.

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«C’est une révolte politique, affirme Juliette Bessis, auteur de Maghreb, questions d’histoire (Ed. L’Harmattan) et spécialiste de la Tunisie. Bien sûr, cela compte le fait que les gens aient des difficultés économiques, mais ce n’est pas le seul élément déclencheur des manifestations.» Au pouvoir depuis 23 ans, la personne du président Zine el-Abidine Ben Ali, est de plus en plus conspuée par les slogans des manifestants. Ce jeudi, à Sidi Bouzid, point de départ du mouvement à la mi-décembre, des milliers de personnes ont défilé dans les rues pour réclamer «toutes les libertés» et dénoncer la répression policière.

«C’est un pouvoir assassin, régi par l’arbitraire», souligne Juliette Bessis. Visiblement inquiet, le pouvoir tunisien multiplie les signaux contradictoires à l’attention de sa population, jouant tantôt l’apaisement tantôt la confrontation. Mercredi soir, le Premier ministre a annoncé la libération de toutes les personnes détenues depuis les débuts du mouvement. «Mais mon neveu, Mohammed Iqbal Sassi, un étudiant âgé de 19 ans, reste détenu, sans motif», dénonce Youssef Seddik, philosophe, auteur de L’Occident face au Coran. Le grand malentendu (Ed. de l’Aube). Et les autorités continuent à faire usage de la violence contre les manifestants.

L’opposition en exil, possible recours politique

Aujourd’hui, néanmoins, la question qui se pose est celle de la finalité d’un mouvement, qui se poursuit sans cadres, ni leaders. Il y a très clairement une volonté de libéralisation de la vie politique ainsi que celle de voir partir le président Ben Ali, constate Karim Bitar, chercheur à l’Institut de relations internationales et stratégiques (Iris). Mais il est vrai qu’on voit mal quelle relève il pourrait y avoir, l’opposition ayant été largement atomisée et marginalisés». Emmené par une jeunesse éduquée et ouverte sur le monde via la télévision et Internet, mais, par la force des choses, peu politisée, le mouvement pourrait être récupéré.

«C’est ce qui explique les prises de position très prudentes de Paris jusqu’à présent», analyse Karim Bitar. Mais il n’empêche qu’au sein de la population, on semble avoir atteint un point de non retour «dans le refus d’une situation qui n’a que trop duré», affirme Youssef Seddik. Par ailleurs, «au sein de l’opposition en exil, il semble que certains aient émis l’idée d’assises nationales afin d’organiser un gouvernement intérimaire dans le cas où le pouvoir tomberait», croit savoir Karim Bitar.