Troubles en Tunisie: «Ben Ali, nous n'avons plus peur!»

REPORTAGE L'ensemble du pays se soulève, petit à petit, contre son président...

Houria Ben Habib, en Tunisie

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Des jeunes Tunisiens font face aux forces de l'ordre, à Regueb, près de Sidi Bouzid, le 10 janvier 2011
Des jeunes Tunisiens font face aux forces de l'ordre, à Regueb, près de Sidi Bouzid, le 10 janvier 2011 — Makouka / Sipa

De notre envoyée spéciale en Tunisie

Habib*, représentant syndical, est dépassé. De mémoire de militant, il n’a jamais vu cela. Pire, il ne s’y attendait pas. «Les avocats, les médecins, les enseignants, les étudiants. Il ne manque plus que les mères de famille. Tout le monde est prêt à descendre dans la rue.» Au cri de «Ben Ali, nous n’avons plus peur!», ils sont des centaines à dénoncer les excès du régime devant les gouvernorats (préfectures), les lycées, et dans la rue. Et cela, à travers l’ensemble du pays.

De Sidi Bouzid, où tout a commencé, à Tunis, Sfax, Jendouba jusqu’à Sousse, ville côtière peu habituée à de tels événements. Malgré les arrestations qui se multiplient de bloggeurs, avocats, militants des droits de l’homme. Et les morts. 14 officiellement. Plus d’une trentaine selon les militants.

«Je n'aurai jamais cru qu'on puisse mourir de faim»

Il aura suffi d’une étincelle, l’immolation de Mohamed Bouazizi, qui en dépit de ces nombreux diplômes, n’a pu trouver que’un emploi de vendeur de fruits et légumes pour gagner son pain quotidien. Son cri de désespoir aura été entendu. Du pain, du travail, le respect de leurs droits les plus élémentaires: c’est ce que réclament les Tunisiens.

Combien sont-ils à souffrir, comme Mohamed Bouazizi, des humiliations quotidiennes, du chômage, de la flambée des prix des produits de consommation courante? Si les Tunisiens n’ont jamais pu jouir de la liberté d’expression, ils étaient habitués à un train de vie décent, avec accès aux soins et à l’éducation pour tous. Mais la crise économique, la concurrence des pays asiatiques, le gaspillage d’une poignée d’individus installés au plus haut sommet de l’Etat, ont fini par fragiliser l’économie tunisienne.

Or il y avait comme un pacte entre le chef de l’Etat et son peuple: ce dernier acceptait de ne pas revendiquer ses droits fondamentaux, à condition qu’on lui maintienne son niveau de vie. Le consensus semble aujourd’hui rompu. «Jamais je n’aurai cru que dans mon pays on puisse mourir de faim. Pour la première fois de ma vie, et j’ai 45 ans, j’ai vu des familles vivre avec la faim», rapporte Mounir*, fonctionnaire récemment muté dans le Kef, au nord-est du pays.

Fermeture des écoles et des universités

Les langues se délient. Ce qui était jusqu’à présent dénoncé à voix basse, ou à travers les noktats, blagues tunisiennes, est aujourd’hui jeté sur la voie publique. «Notre président ne se soucie pas de nous, dénonce un chauffeur de taxi. Tout ce qu’il fait c’est construire des ponts et des immeubles résidentiels. Mais ce n’est pas pour nous.» Les jeunes cassent, brûlent, s’affrontent aux forces de l’ordre. Le nombre impressionnant de policiers placés aux abords des lycées et campus peinent à contenir la révolte de la jeunesse en mal d’avenir. Le pouvoir, dépassé, a fini par annoncer, lundi, la fermeture des écoles et des universités.

La fin du régime, hâtivement annoncée, n’est pas d’actualité et la répression saura sans doute faire taire les plus vives contestations. Mais, les Tunisiens ont d’ores et déjà remporté leur coup d’essai: le pouvoir a eu peur. Pour preuve, le président Ben Ali s’est exprimé sur la chaîne nationale à propos des troubles intérieurs dès fin décembre, et à nouveau lundi soir. En plus de vingt ans de règne, c’est une première.

* Pour des raisons de sécurité, les prénoms ont été changés.