Révolte en Tunisie: L'immolation par le feu «est devenu un symbole» pour les manifestants

DECRYPTAGE Après trois semaines de manifestations de jeunes tunisiens...

Bérénice Dubuc

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Le 28 décembre 2010, le président tunisien Zine El Abidine Ben  Ali se rend au chevet de Mohamed Bouazizi, un jeune diplômé au chômage qui s'est immolé par le feu à Sidi Bouzid en Tunisie. 
Le 28 décembre 2010, le président tunisien Zine El Abidine Ben Ali se rend au chevet de Mohamed Bouazizi, un jeune diplômé au chômage qui s'est immolé par le feu à Sidi Bouzid en Tunisie.  — AP/SIPA

Vendredi, cela fera trois semaines que la Tunisie est secouée par des manifestations. 20minutes.fr fait le point sur ce mouvement qui a déjà fait quatre morts.

Que s’est-il passé le 17 décembre à Sidi Bouzid?

Ce jour-là, Mohamed Bouazizi, un vendeur ambulant de 26 ans, s’est aspergé d'essence et a tenté de s'immoler par le feu devant la préfecture. La police municipale venait de lui confisquer sa charrette de fruits et légumes parce qu'il n'avait pas les autorisations nécessaires.

Pourquoi cet incident déclenche autant de protestations?

La charrette confisquée était le seul gagne-pain du jeune homme, diplômé mais chômeur. Cet incident est devenu un symbole pour les jeunes chômeurs diplômés, qui ont manifesté dans la région de Sidi Bouzid dès le 19 décembre contre le chômage et la vie chère. Une vague de manifestations sans précédent - mais dont on ignore le nombre exact de participants - a alors déferlé dans tout le pays. Des défilés et des rassemblements ont eu lieu à Thala, à Kairouan, à Sousse ou même dans la capitale, Tunis. La répression a été très dure, les heurts entre les manifestants et la police ont ainsi fait quatre morts en trois semaines.

Pour quelle raison ces manifestations sont-elles aussi fédératrices?

«L’immolation a été l’élément déclencheur, dans un contexte économique et social particulièrement dur», analyse Olfa Lamloum, chercheur politologue franco-tunisienne à l'Institut frrançais du Proche-Orient (Ifpo). Le taux de chômage en Tunisie est de 14%, selon les chiffres officiels - «des chiffres de propagande» selon Olfa Lamloum. Et les jeunes, même qualifiés, sont particulièrement touchés. Ainsi, parmi les manifestants tués, il y avait «un ingénieur en informatique et un professeur de maths», souligne Olfa Lamloum.

«Cela en dit long sur le ras-le-bol de la population dans son ensemble: ce ne sont pas des jeunes socialement marginaux, mais qui ont fait des études. Jusque-là, le président Ben Ali avait toujours réussi à réprimer les mouvements sociaux, mais aujourd’hui il y a un effet cumulatif. La mobilisation prend de telles proportions car les gens n’ont plus rien à perdre: après des années de privation et de répression, ils ont perdu leur dignité, leur droit à s’exprimer, à voter, et se sont même tus sur la corruption à grande échelle qui gangrène le pays.»

Pourquoi le pouvoir tunisien parle d'instrumentalisation?

Déjà parce que les manifestations sont rares dans le pays, dirigé depuis 23 ans d’une main de fer par le président Zine el Abidine ben Ali. «Le malaise des dirigeants est palpable parce qu’ils savent que pour la première fois depuis longtemps, ils sont face à un mouvement populaire de masse», indique Olfa Lamloum.

De plus, les manifestants sont soutenus par le syndicat de l'union générale des travailleurs et par des militants des droits de l'homme. Des soutiens qui ont incité, le 28 décembre, le président Ben Ali à dénoncer «l'ampleur exagérée qu'ont pris ces événements à cause de leur instrumentalisation politique par certaines parties qui ne veulent pas le bien de leur patrie».

Ce soulèvement risque-t-il de durer encore longtemps?

Mohamed Bouazizi est mort de ses blessures mardi soir et doit être enterré à Sidi Bouzid ce mercredi. Un décès qui peut «peut-être assurer la continuité du mouvement» sur le sol tunisien, selon Olfa Lamloum. Des manifestations de soutien sont par ailleurs prévues en Europe, au Canada, et en Algérie jeudi. A Paris, un rassemblement doit être organisé place de la Fontaine des Innocents.