MAM: «Laurent Gbagbo doit partir»

INTERVIEW La ministre des Affaires étrangères, Michèle Alliot-Marie, revient dans une interview exclusive sur la situation en Côte d'Ivoire, le sort des Chrétiens d'Orient, sa vision du Quai d'Orsay...

Propos recueillis par Gaël Desgrées du Lou, Armelle Le Goff, Clémence Lemaistre et Acacio Pereira

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La ministre des Affaires étrangères Michèle Alliot-Marie au Quai d'Orsay, le 04 janvier 2011.
La ministre des Affaires étrangères Michèle Alliot-Marie au Quai d'Orsay, le 04 janvier 2011. — Sébastien Ortola/20minutes

>> Retrouvez les déclarations de Michèle Alliot-Marie en vidéo par ici

Il semble que l’ex-président Laurent Gbagbo accepte finalement de négocier une issue pacifique, comment analysez-vous  ce dernier rebondissement en Côte d’Ivoire?

Si cette information se confirme, c’est un progrès de la négociation qu’il faut saluer.

Laurent Gbagbo doit-il quitter le pouvoir ?

Bien entendu, il doit partir, c’est ce que lui disent les organisations africaines, l’Onu, comme l’ensemble des Etats. C’est la règle de la démocratie lorsque l’on a été battu à une élection.

Le clan Ouattara demande un recours à la force, comment Paris se positionne par rapport à cette demande ?

Aujourd’hui, nous souhaitons que le départ de Laurent Gbagbo puisse se faire sans recours à la force, parce que c’est la légitimité démocratique. Si une opération militaire devait avoir lieu, ce n’est pas la France qui interviendrait.

Quelles sont les consignes données aux soldats français en Côte d’Ivoire?

La force Licorne ne peut intervenir qu’en soutien de l’Onuci.

Les USA ont proposé à Laurent Gbagbo de venir aux Etats-Unis, la France serait-elle prête à faire une telle proposition à Laurent Gbagbo?

S’il partait normalement, pourquoi pas ? Il y possède, je crois, des propriétés... En revanche, s’il s’enferme dans un déni de démocratie, si des actes susceptibles d’être poursuivis devant les tribunaux et notamment des atteintes aux personnes interviennent, à ce moment-là, il est évident que la situation devient beaucoup plus difficile pour lui...

Quelles sont les mesures pour assurer la protection des quelque 12.000 ressortissants français en Côte d’Ivoire?

Pour l’instant, il n’y a pas de menaces qui pèsent sur les ressortissants français. Mais, il y a eu des propos extrêmement xénophobes, voire racistes de l’entourage de Laurent Gbagbo relayés certains médias. Nous sommes en permanence en lien avec nos ressortissants, et prêts à leur porter secours ainsi qu’à ceux d’autres pays qui pourraient être en difficulté.

Une réaction aux déclarations de Dumas et Vergès sur la possibilité de recompter les voix?

Leurs déclarations sont dictées par l’activité professionnelle qu’ils exercent auprès de Laurent Gbagbo. Je trouve cette démarche pitoyable, surtout de la part d’un ancien ministre des Affaires étrangères français. C’est très triste.

Il y a eu espoir que les otages en Afghanistan pourraient être libérés, qu’est-ce qui bloque?

La situation de tous les otages figure en tête de mes préoccupations. N’oublions pas non plus les otages du Sahel, notre otage en Somalie et l’otage franco-israélien retenu dans la bande de Gaza. Ce sont toujours des situations extrêmement délicates et vous comprendrez que je ne veuille rien dire qui puisse gêner leur libération.

Est-ce que vous pouvez confirmer qu’ils sont séparés ?

La seule chose que je puisse vous dire c’est qu’ils apparaissent séparément sur les vidéos.

Est-ce que les choses sont plus complexes au Sahel qu’en Afghanistan ?

Elles sont différentes. Chaque situation est différente et avance à son propre rythme.

Comment réagissez-vous au dernier attentat contre des chrétiens d’Orient en Egypte?

C’est pour moi une préoccupation majeure que dans certaines parties du monde on ne puisse pas exercer librement ses croyances. Cela fait partie des fondements de la République française que de voir reconnu sa liberté de pensée, sa liberté de croyance, quelle qu’elle soit. Nous avons dépassé le temps des déclarations et des inquiétudes. C’est la raison pour laquelle je vais prendre un certain nombre d’initiatives avec mes collègues européens pour assurer la protection des chrétiens d’Orient.

Envisagez-vous d’en accueillir en France?

Au lendemain de l’attentat de Bagdad, nous avons accueilli 38 blessés irakiens et leurs accompagnateurs pour qu’ils soient soignés. Comme nous l’avons dit, une fois que les gens sont soignés la logique est qu’ils puissent retourner dans leur pays. S’ils ne peuvent le faire, cela revient à donner raison à ceux qui les ont attaqués. Néanmoins si certains se considèrent en état d’insécurité, il est logique de leur donner l’asile.

Y a-t-il un risque de confrontation avec le monde musulman?

L’objectif du terrorisme c’est de marquer les esprits. L’objectif d’Al-Qaida et des islamistes radicaux c’est de provoquer une confrontation entre le monde arabe et l’Occident. La préoccupation du gouvernement français c’est de veiller à ne pas entrer dans cette logique qui fait le jeu des terroristes.

Au Liban, quelle est la position de Paris sur l’acte d’accusation du TSL, qui pourrait viser des membres du Hezbollah ?

Le tribunal spécial pour le Liban (TSL) est le résultat d’une volonté internationale et personne ne peut le supprimer ou l’empêcher de travailler.

Au risque de provoquer une guerre civile ?

Ce qui est important et c’est la préoccupation de Saad Hariri, c’est de conserver l’unité du Liban. Pour autant le TSL doit pouvoir faire son travail.

Mais est-ce encore possible ?

Oui, je le crois. Le Hezbollah a des élus dans les institutions, ce qui prouve le fonctionnement des institutions. Si des personnes sont mises en cause devant le TSL, elles le seront en tant que personnes et non comme représentantes d’un parti ou d’une communauté.

Quels sont vos projets pour le ministère des Affaires étrangères ?

Le Quai d’Orsay est une très belle maison. Il correspond à une spécificité française, celle d’une diplomatie globale. Je veux faire de ce ministère l’instrument central de cette politique, je souhaite à cet effet revaloriser toute la fonction prospective et développer une politique d’influence. Nous devons être à même d’anticiper les crises, les problématiques économiques et environnementales. Grâce à nos relais sur le terrain, dans les ambassades, nous pourrons avoir un temps d’avance sur d’autres pays. Par exemple, notre analyse de la situation d’un pays ou d’une région du monde dans dix ou quinze ans peut être précieuse pour nos entreprises, pour favoriser leurs implantations à l’étranger.

Peut-être est-ce parce que les moyens sont moindres ?

Cette maison n’a pas toujours été bien traitée financièrement ces dix dernières années. La diplomatie ce n’est pas qu’une question d’argent, mais on ne peut pas assumer une ambition sans avoir les moyens nécessaires. Je l’ai dit au Premier ministre, comme au président de la République. Un certain nombre de réajustements sont nécessaires.

Comment comptez-vous mener cette politique d’influence de la France ?

Une politique d’influence doit être globale. Il y a le Quai d’Orsay certes, mais d’autres administrations sont aussi en mesure de nouer des partenariats et des échanges, comme je l’ai fait au ministère de la Justice par exemple. Il y a également les collectivités territoriales et les entreprises qui n’ont parfois pas une connaissance suffisante de la sensibilité des pays avec lesquels elles veulent nouer des partenariats ou s’installer.

Je souhaite donc que des diplomates puissent apporter leur savoir-faire dans des collectivités territoriales, des administrations ou dans des entreprises, en y étant détachés pendant deux ou trois ans. Je souhaite aussi créer un Institut des hautes études diplomatiques qui serve bien sûr à la formation permanente de nos diplomates, mais qui associe aussi des membres des collectivités territoriales, des entreprises, des journalistes, etc.