Des électeurs dans un état cholérique

correspondante en Haïti, Amélie Baron

— 

Sur les murs des villes, les candidats se livrent à une propagande massive.
Sur les murs des villes, les candidats se livrent à une propagande massive. — A. BARON / 20 MINUTES

« Chaque matin en me levant, je n'ai rien à donner à manger à mes enfants, je n'ai pas les moyens de les envoyer à l'école. Le choléra tue le peuple haïtien et on me parle d'aller voter ? » Vita Sauveur enrage. Elle qui survit sur la place du Champ-de-Mars, face aux ruines du palais présidentiel, ne comprend pas l'urgence de tenir des élections.

Crispations
Pourtant dans trois jours, 4,7 millions d'électeurs seront appelés aux urnes pour élire 98 députés, 11 sénateurs et le nouveau président de la République. Quand en juin, les autorités avaient pris la décision d'organiser ce 28 novembre les élections, elles savaient que les défis seraient de taille. La situation s'est aggravée avec l'épidémie de choléra, qui a fait plus de 1 400 morts en un mois, mais l'Etat veut poursuivre le difficile processus électoral. Depuis la chute de la dictature en 1986, Haïti a toujours connu des crispations à l'approche des élections. Cette année n'a pas échappé à la règle : la crise humanitaire a exacerbé la colère. Au Cap-Haïtien, la population a violemment manifesté contre les casques bleus, soupçonnés d'avoir apporté le choléra dans le pays. Les confrontations ont causé la mort de deux personnes. Depuis, les barricades ont été levées dans la deuxième ville du pays mais la tension reste forte. Et dans la capitale, ce que redoute la population, ce sont des manifestations violentes.
Premières concernées : les milliers de familles qui vivent sur le Champ-de- Mars. A l'approche du jour du vote, Ketline Cadet craint pour sa vie. «  A chaque élection, le pays est sens dessus dessous. On est toujours pris au milieu des tirs, les murs de nos maisons étaient marqués d'impacts. Mais maintenant nous sommes devant le palais national, sous les tentes. » Son plus jeune fils dans les bras, elle oscille entre désespoir et colère. « Une seule cartouche suffira pour percer les bâches. J'ai peur parce que je n'ai aucun endroit pour m'endormir en sécurité. »

Une grande inconnue, la participation
Déjà les partis politiques se livrent une bataille acharnée : pas un mur de la ville qui ne soit recouvert d'innombrables affiches des candidats. Les enjeux du pouvoir n'ont sans doute jamais été aussi importants : l'équipe qui sera au pouvoir à compter de février aura à charge, avec la Commission intérimaire pour la reconstruction (coprésidée par le Premier ministre actuel, Jean-Max Bellerive, et l'ancien président américain Bill Clinton), de gérer les milliards de dollars d'aide venus de l'international après le séisme. Mais avant même de penser à l'avenir du pays, avec la crainte des violences, la psychose du choléra, la grande inconnue reste la participation des Haïtiens au vote.