Aux portes de l'Europe, la Grèce débordée par l'immigration illégale

IMMIGRATION L'Union européenne a décidé de lui venir en aide avec l'envoi d'hommes et sans doute une aide financière de 200 millions d'euros. Reportage...

Matthieu Goar

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Un centre de rétention dans le village de Filakio à la frontière entre la Grèce et la Turquie, le 5 novembre 2010.
Un centre de rétention dans le village de Filakio à la frontière entre la Grèce et la Turquie, le 5 novembre 2010. — AFP PHOTO /Sakis Mitrolidis

De notre envoyé spécial à Filakio en Grèce

A mi-côte d'une route empruntée par les tracteurs des paysans grecs, un bâtiment jauni avec un toit en tuile rouge. Aux barreaux des fenêtres, les couvertures sèchent, dans une cour surmontée de barbelés, des panneaux de basket sous lesquels personne ne joue.

Le centre de rétention de Filakio, en Grèce, abrite aujourd'hui environ 200 immigrants clandestins. Des familles afghanes, des jeunes Irakiens mais aussi des Maghrébins et des Ivoiriens qui rêvent tous d'Europe. «Je n'ai pas de travail et plus de famille à Kirkourk (Irak). Je veux juste essayer vivre comme vous», explique Omar, qui a tenté de passer la frontière avec 19 autres migrants. Il a été le seul à ne pas réussir. Dans son survêtement du Milan AC sale, il n'a toujours pas vu un médecin, ni un traducteur depuis six jours. «La vie au centre est folle...» Une situation qui inquiète les associations humanitaires (lire l'encadré) mais aussi l'UE, alertée par les Grecs, qui vient d'envoyer 175 gardes-frontières en renfort.

Un passage périlleux

C’est la Grèce elle-même qui a tiré la sonnette d’alarme.  Car la pression migratoire est très forte. Pas moins de 90% de l'immigration illégale dans l'espace Schengen passerait maintenant par la Grèce. Particulièrement à la frontière avec la Turquie où 38.000 personnes ont été arrêtées depuis le début de l'année (un afflux plus important qu'aux Canaries en 2006 ou à Lampedusa en 2008). Découragés par les patrouilles en mer Egée, les passeurs se sont rabattus depuis quelques semaines sur la frontière terrestre gréco-turque, dans la zone d’Orestiada où le fleuve Evros peut être traversé à pied l’été. Un franchissement périlleux, sans garanties. On a déjà retrouvé 40 noyés et les mailles se resserrent.

«La nuit, ils sont attirés par la lumière de la petite église de Paraskevi. Les policiers se postent là et en arrêtent énormément, sur ces chemins de terre», détaille Nikos, chauffeur dont le cousin a servi ici. Dans cette zone d'une dizaine de kilomètres, les patrouilles mobiles (un Grec et deux étrangers) capturent chaque jour entre 200 et 300 clandestins qui peuvent être retenus pendant des semaines dans des centres débordés  (76000 interpellations depuis le début de l’année). Ensuite, la reconduite, l’asile ou les camps de fortune à Athènes avant la fuite à l’ouest...

Un voisin qui ne coopère pas

La situation inquiète le gouvernement français qui a répondu en premier à l'appel de la Grèce en envoyant neuf hommes (dix-huit à terme). «Ce qui est incroyable dans cette zone, c'est la porosité de la frontière. Parfois, juste un chemin de terre sépare l'Europe de la Turquie. Nos concitoyens doivent comprendre que l'on est ici à la frontière française. Comme on l'est à Malte, comme on l'est en Pologne. Comme on l'est à Chypre», explique le ministre de l'Immigration, Eric Besson, invité par le ministre grec de la Protection du citoyen, Christos Papoutsis.

Pendant leur visite de la zone frontalière, les ministres et la Commissaire européenne des affaires intérieures, Cecilia Malmström, ont vu arriver un camion militaire turc venu les observer, à quelques dizaines de mètres. Le puissant voisin ne facilite pas les choses. Malgré les accords de réadmission signés avec la Grèce en 2001, Ankara n'accepterait de reprendre que 10% des migrants qui proviennent de son pays. «La Turquie doit jouer le jeu et doit aussi surveiller sa frontière extérieure. Comme nous le faisons à Calais», conclut Eric Besson.

Les associations et des Etats inquiets
Partout en Europe, les associations humanitaires s'inquiètent de l'accueil des migrants en Grèce. Les centres de rétention semblent dépassés et vétustes et le système grec d'asile est débordé. Au total, 46.000 demandes sont en attente de traitement. Certains pays-membres de l'UE s'inquiètent également. Après l'Autriche, la Suède a annoncé qu'elle ne renverrait plus en Grèce les demandeurs d'asile arrêtés sur son territoire malgré l'accord Dublin-II (qui prévoit qu'un Etat membre renvoie les immigrés clandestins dans le pays où ils ont fait leur entrée dans l'Union européenne). «Depuis aujourd'hui (mardi 2 novembre), nous nous abstenons de renvoyer les demandeurs d'asile vers la Grèce. Leur situation là-bas se détériore constamment, a déclaré Dan Eliasson, le directeur général de l'Office suédois des migrations. La Cour européenne des Droits de l'homme a demandé aux Etats membres de l'UE de stopper le renvoi vers Athènes. Interrogé, le ministre français Eric Besson n'a pas annoncé la fin de cette politique. «De toute façon, nous en renvoyons très peu en Grèce», a-t-il affirmé, sans donner de chiffres.