«Il faut s'attendre à plus d'une surprise de la part de la Maison Blanche»

INTERVIEW Pierre Martin analyse la portée des élections américaines de mi-mandat pour «20 Minutes»...

Propos recueillis par Armelle Le Goff

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La Maison Blanche, à Washington. 
La Maison Blanche, à Washington.  — Robert Huberman/SUPERSTOCK/SIPA

Pierre Martin est professeur de science politique et titulaire de la Chaire d’études politiques et économiques américaines, Université de Montréal. Il analyse la portée des élections américaines de mi-mandat pour 20 Minutes.

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Comment expliquer un tel retournement de l'opinion ces derniers mois à l'égard de la Maison Blanche?
Le refroidissement de l’appui au président au cours des derniers mois n’a rien d’anormal. En fait, les taux d’approbation des présidents Ronald Reagan et Bill Clinton se trouvaient sensiblement au même point au moment des élections de mi-mandat qui ont suivi leur première élection et leurs partis respectifs ont subi des pertes importantes au Congrès, ce qui ne les a pas empêchés de se faire réélire et d’être jugés assez favorablement pour l’ensemble de leur présidence. Dans le cas de Barack Obama, la déception de l’opinion tient d’abord au rythme plutôt lent de la reprise à la suite de la récession de 2008-2009. Pendant les premiers mois, on attribuait la responsabilité à l’administration précédente pour les difficultés économiques du pays, mais les électeurs américains ont la mémoire courte. Comme les effets de la reprise tardent à se faire sentir, notamment au plan de l’emploi, c’est le parti du président qui écope de l’insatisfaction des électeurs.

Quelles sont les erreurs qui peuvent être imputées à Obama?
Dans une certaine mesure, le président a été la victime des propres succès de sa campagne électorale. Il avait alors démontré des talents exceptionnels de communicateur et de rassembleur et, ce faisant, avait placé la barre des attentes très haut. Toutefois, il n’a pas su exploiter pleinement ces avantages politiques après son arrivée à la Maison Blanche. Les analystes s’entendent pour dire que son attention s’est d’abord centrée sur la mise en place des politiques de son administration, mais qu’il a négligé de jouer le jeu politique au jour le jour, ce qui aurait pu lui permettre de mieux communiquer la signification de son programme.

Il va devoir tendre la main au camp républicain, quelles sont, d'après vous, les dispositions de celui-ci à son égard?
Les républicains sont, de prime abord, très peu disposés à faire des compromis. Ils se sont campés dans leurs positions idéologiques et ont refusé tout compromis avec le président depuis plusieurs mois et il faut prévoir que le nouveau Congrès, dominé par les républicains, sera marqué par une forte tendance à se confronter à la Maison Blanche. Dans les deux prochaines années, toutefois, les républicains partageront aux yeux des électeurs la responsabilité du pouvoir. Ils ne pourront donc pas projeter systématiquement l’image d’un «parti du non». S’ils le font, ils pourraient être une cible plus facile pour les démocrates qui leur attribueront le responsabilité pour l’incapacité d’agir du gouvernement fédéral.

En tant que président, Barack Obama dispose malgré tout de moyens d’actions pour reprendre l’initiative sur la scène politique…
Effectivement, il ne faut pas sous-estimer la capacité qu’offre le poste de président de reprendre l’initiative. Il faut donc s’attendre à plus d’une surprise de la part de la Maison Blanche dans les prochaines semaines. Il faut aussi se rappeler que le Congrès actuel, à majorité démocrate, restera en place jusqu’à son remplacement par les nouveaux élus, en janvier prochain. D’ici là, les démocrates pourront, s’ils peuvent exploiter habilement les règles de fonctionnement byzantines du Sénat, adopter plusieurs autres réformes qui leur sont chères. Mais, si Barack Obama ne parvient pas à contrôler son propre parti durant cette fin de session, les deux années qui suivront seront très longues.

A l'avenir, comment voyez-vous évoluer le mouvement du Tea party et que pèse-t-il réellement sur le terrain?
Le sort du Tea Party et le comportement des nouveaux élus qui se réclament de ce mouvement sont des questions qui demeurent ouvertes. Il est souvent arrivé dans le passé que des candidats élus sur des promesses de s'opposer à l’establishment de Washington se fondent rapidement dans celui-ci et adoptent les pratiques qu’ils condamnaient à hauts cris avant leur élection. Ce qui est évident est que les victoires du Tea Party aux primaires républicaines et leur contribution à la victoire du parti favorisera un virage à droite encore plus prononcé du parti Républicain. Dans les premiers mois, il faudra surveiller d’éventuelles tentatives des membres du Tea Party  de s’approprier les postes de leadership du parti Républicain, ce qui pourraient exacerber des tensions internes dans un parti normalement reconnu pour sa cohésion et sa discipline.

Globalement, quels enseignements doit-on tirer de ces élections?
Il est un peu tôt pour se prononcer définitivement là-dessus. Il s’en trouvera autant pour dire que la défaite démocrate est le fait d’un trop grand activisme de l’administration Obama que pour conclure qu'elle est liée à la timidité de l’équipe du président dans la mise en marche de son programme de changement. Pour ce qui est du Tea Party, les conclusions seront aussi mixtes. Dans plusieurs cas, comme pour la course au Sénat de l’Etat du Delaware ou la campagne pour le poste de gouverneur de l’Etat de New York, l’extrémisme des candidats du Tea Party a entraîné les républicains vers une cuisante défaite. Dans plusieurs autres cas, par contre, l’énergie insufflée par ce mouvement a permis aux républicains de prévaloir contre des démocrates qui auraient normalement pu résister à la vague républicaine.