Etats-Unis: Le Tea Party, citoyens en colère ou graines de révolutionnaires?

POLITIQUE Ce mouvement d'activistes fâchés avec le pouvoir en place secoue l'establishment politique. Feu de paille ou phénomène parti pour durer, 20minutes.fr fait le point...

Philippe Berry

— 

Une manifestation du Tea Party à la mode de 1773, à Santa Barbara, en Californie, le 4 avril 2009
Une manifestation du Tea Party à la mode de 1773, à Santa Barbara, en Californie, le 4 avril 2009 — REUTERS/R.COOK

De notre correspondant à Los Angeles

L'Amérique est malade. Récession qui s'éternise, chômage qui grimpe, déficits qui se creusent... Secouez, et voici le parfait terreau pour voir germer des mouvements radicaux. Formé au printemps 2009, le Tea Party est l'invité surprise des élections législatives de mi-mandat, lors desquelles la totalité de la Chambre des représentants et un tiers du Sénat seront renouvelés, le 2 novembre. Jusqu'où le mouvement peut-il aller? Eléments de réponse.

Le Tea Party, c'est quoi?

Pas un parti politique. Mouvement sans vrais leaders ni organisation, le Tea Party gravite autour de l'idéologie républicaine, époque Ronald Reagan. Il n'y a pas un Tea Party mais une multitude de groupes locaux, rassemblés par un dénominateur commun: ils sont en colère. En vrac, contre Obama, les impôts, les dépenses publiques, le sauvetage de Wall Street, la réforme de la santé, le mariage gay et les républicains centristes. Le nom fait référence à la Tea Party de Boston de 1773, lorsque des colons coulèrent la cargaison de thé d'un navire de l'Empire britannique pour protester contre les taxes imposées par la mère patrie.

Réaction à l'élection d'Obama

Les premiers groupes se sont formés après l'élection d'Obama, notamment pour dénoncer le sauvetage de Wall Street avec l'argent du contribuable (pourtant voté sous George W. Bush). Le 19 février 2009, la grosse colère, en direct, de l'analyste financier Rick Santelli, devient virale sur YouTube. Elle fédère le mouvement naissant, avec les premières manifestations et des sachets de thé envoyés aux membres du Congrès. Le 15 avril 2009, jour pour payer ses impôts, des manifestations sont organisées dans tout le pays. La mobilisation n'est pas vraiment au rendez-vous: les rassemblements dépassent rarement plusieurs milliers de personnes. Le 12 septembre, la «Marche des contribuables» sur Washington connaî un certain succès: au moins 75.000 personnes (pas de chiffres officiels des autorités ni de vue aérienne).

Le Tea Party et Fox News

Aux premiers jours, la chaîne MSNBC (plutôt de gauche) couvre le phénomène en s'en moquant. En argot, «teabag» («sachet de thé») désigne en effet une pratique sexuelle. A l'inverse, de l'autre côté du spectre, Fox News sur-traite le phénomène. L'animateur Glenn Beck, figure montante des commentateurs ultra-conservateurs, participe même à une manifestation dans l'Indiana. Sous pression, le propriétaire de la chaîne, Rupert Murdoch, déclare que Fox News «ne devrait pas soutenir le Tea Party, ni aucun autre parti». Sean Hannity, star de Fox, annule alors sa participation à une manifestation.

Dérapages racistes

Autour du Tea Party gravite la même frange radicale que l'on trouvait déjà dans les meetings de Sarah Palin: cette Amérique blanche, pro-armes à feu, peu éduquée, qui croit dur comme fer qu'Obama est musulman et une taupe d'Al-Qaida.

Au printemps, lors d'une manifestation, une pancarte d'Obama déguisé en Hitler fait scandale. L'individu est rapidement écarté par les organisateurs mais l'image fait le tour des médias. D'autres panneaux invitent alors Obama à «retourner en Afrique» ou l'accuse de pratiquer «l'esclavage» contre les Blancs. A Washington, plusieurs membres afro-américains du Congrès affirment avoir été traités de «négros» par des manifestants. Rand Paul, candidat républicain soutenu par le Tea Party, dénonce ces dérapages. Selon lui, «quand un mouvement ratisse aussi large», il est «inévitable» qu'une telle minorité s'y greffe. Dans le Yale Daily News, un étudiant qui a couvert une manifestation livre une image plus nuancée: «Je n'ai pas vu de signes racistes, mais un rassemblement hétéroclite, avec des Blancs, des Afro-Américains, des Hispaniques et des Asiatiques qui réclament un changement de politique à Washington. C'est la voix du peuple qui veut reprendre le pouvoir.»

L'establishment républicain embarrassé

Au cours des derniers mois, lors des primaires républicaines, le Tea Party a joué les faiseurs de rois. Une dizaine de candidats soutenus par le Tea Party (et souvent par Sarah Palin) ont battu les poulains du Comité national républicain. En Alaska, c'est carrément la sénatrice sortante qui s'est fait mettre au tapis par un quasi-inconnu. Pire, dans le Delaware, un poids lourd républicain modéré a mordu la poussière face à Christine O'Donnell, un clone de Palin sans aucune qualification. La semaine dernière, Karl Rove, l'ex-stratège en chef de George W. Bush, a poussé une gueulante. Selon lui, Christine O'Donnell n'a «aucune chance» de l'emporter face au candidat démocrate en novembre. Comme Sarah Palin, ces candidats séduisent en effet largement l'électorat républicain. Problème: ils effraient les électeurs indépendants modérés, rendant une victoire mathématiquement compliquée. Mais qu'importe. Comme l'explique un analyste de la radio NPR, «le Tea Party préfère une défaite avec des candidats défendant ses idéaux plutôt qu'une victoire» avec un centriste. En substance, le but n'est pas tant de gagner des sièges en novembre que de faire pencher le parti républicain à droite, en vue de la présidentielle de 2012.