Le président géorgien Mikheil Saakhachvili, en visite officielle en France (photo prise le 7 juin 2010)
Le président géorgien Mikheil Saakhachvili, en visite officielle en France (photo prise le 7 juin 2010) — SEBASTIEN ORTOLA / 20 MINUTES

INTERVIEW

Mikheil Saakachvili: «Ma visite enterre les efforts de la Russie pour isoler notre pays»

Le président géorgien Mikheïl Saakachvili, en visite officielle en France, est reçu mardi par Nicolas Sarkozy, François Fillon et Bernard Kouchner, à deux jours de la visite du premier ministre russe Vladimir Poutine. Il a accordé une interview lundi à 20minutes.fr...

La France va vendre un navire de guerre français Mistral à la Russie. La Géorgie a déjà fait part de ses préoccupations à ce sujet. Après le soutien que vous avait apporté Nicolas Sarkozy à la suite de la guerre avec la Russie à l’été 2008, avez-vous l’impression d’être un peu « lâché » par la France?

Nous sommes bien sûr préoccupés par la vente du Mistral. Les Russes, qui refusent de respecter l’accord de paix, n’ont jamais caché leur ambition : ils ont dit que s’ils avaient eu le Mistral au moment de la guerre en 2008, ils auraient pu achever l’invasion de la Géorgie en 40 minutes au lieu de 48 heures. Or nous n’avons aucun moyen de nous protéger contre le Mistral. Mais la France continue d’exercer la pression sur la Russie pour respecter les accords de paix. Donc je suis optimiste.

La France n’a jamais lâché la Géorgie. Le fait que ma visite officielle soit organisée deux jours avant la visite de Poutine envoie un message très clair. Cela enterre les efforts de la Russie pour isoler notre pays.

Votre parti a remporté les élections municipales géorgiennes la semaine dernière. Mais l’OSCE, qui avait envoyé 200 observateurs, a dénoncé des «manquements importants», dont des bourrages d’urnes, et des conditions «inégales» pour les candidats favorisant le parti au pouvoir. Reconnaissez-vous ces «manquements»?

Il y a des transgressions dans toutes les sociétés. Mais il y a eu des manquements, c’est vrai. Ce n’est pas égal dans toutes les régions, et il peut y avoir des arrondissements où il s’est passé des choses inacceptables. Mais c’est très rare et ce sera puni par nos autorités.

 Nous sommes en pleine transformation du régime, pour passer d’une époque où les élections étaient truquées à une société démocratique européenne. C’est une étape difficile. Toutefois, tout le monde parle de «progrès évidents». Le secrétaire général de l’Otan a dit lui-même que ces élections étaient «libres et justes».

L’OSCE a un peu dramatisé. Elle doit justifier son existence : si elle ne dénonce pas des irrégularités, elle perd son sens même... Normalement l’OSCE n’est pas invitée pour observer les élections locales mais nous l’avons fait car nous croyons que, même si elle exagère parfois, elle est très utile.

 Le faux reportage annonçant à tort une invasion russe et diffusé en mars sur la chaîne géorgienne Imedi, dirigée par un de vos proches, a fait scandale et a été condamné à l’étranger. Etiez-vous au courant de la diffusion de ce reportage?

J’étais au courant comme tous les spectateurs de cette chaîne, puisqu’elle a fait de la pub deux semaines avant pour annoncer qu’un faux scoop serait diffusé. Donc c’était rien de spécial.

 Il a pourtant créé une vague de panique en Géorgie, des malaises…

C’est dû au fait que 90% des gens n’avaient pas vu la pub. Ce reportage était mal fait : il aurait fallu mettre les sous-titres tout le temps de la diffusion pour dire que c’était faux [seul un bref avertissement était diffusé avant]. Je ne suis pas intervenu avant car ce n’est pas à un président de le faire, sauf si une émission attaque l’ordre public, ce qui était le cas en effet, mais c’était difficile à prévoir. Mais je ne veux pas réagir davantage là-dessus car il y a à mes yeux quelque chose de beaucoup plus scandaleux : la même nuit, la Russie, qui occupe 20% des territoires géorgiens [les régions séparatistes d’Ossétie du Sud et d’Abkhazie, que Moscou a reconnues comme indépendantes après la guerre éclair de 2008], a mis sur son site du ministère de la Défense une simulation de l’invasion de la deuxième ville de la Géorgie. Ce n’était pas un jeu de journalistes mais la réalité. C’est pire ! Et personne n’a réagi, alors que tout le monde a condamné l’émission…

 La Géorgie et l’Iran se sont mis d’accord le 22 mai pour supprimer mutuellement les visas et rétablir les vols directs entre Tbilissi et Téhéran. Un consulat iranien devrait être bientôt ouvert à Batoumi. Et vos deux pays vont coopérer dans les médias, l’énergie et l’agriculture. Quelles relations visez-vous avec l’Iran ? Pourquoi vous rapprocher de lui?

Pourquoi pas? Le consulat permettra de faciliter les déplacements des gens. Concernant les visas, c’est normal: nous sommes presque voisins. Et si les touristes iraniens viennent en Géorgie, c’est bon pour l’Iran et la Géorgie. Non seulement parce que les Iraniens dépenseront de l’argent – ce qui est bien pour notre économie – mais aussi parce qu’ils pourront voir une autre façon de vivre, plus libre. Nous avons invité des journalistes iraniens il y a deux semaines. J’en suis très heureux, même s’ils appartiennent à un média contrôlé par le gouvernement.

Sur le plan politique, malheureusement, il y a une distance, due au climat international. Nous avons échangé des visites de ministres des Affaires étrangères. Nous avons aussi des domaines de coopération économique, notamment sur l’énergie. Mais s’il y a des sanctions contre l’Iran, la Géorgie les respectera, c’est évident. Je suis étonné que l’on me parle beaucoup de rapprochement avec l’Iran. C’est juste business as usual.

 Dans la presse, certains ont évoqué la visite possible du président Ahmadinejad en Géorgie...

Je ne sais pas d’où sort cette histoire. Le gouvernement n’a jamais déclaré cette intention. Ce n’est pas à notre agenda. Je ne peux pas non plus spéculer sur une visite ultérieure, cela dépend de beaucoup de facteurs internationaux. 

 Selon des experts, un rapprochement de la Géorgie avec l’Iran serait un jeu dangereux, au moment où l’Iran est au cœur des préoccupations internationales sur le nucléaire et la démocratie, et alors que vous voulez intégrer l’Otan...

Inviter des touristes iraniens n’a rien de dangereux. Et nous n’opérons pas de rapprochement politique. Les critiques que l’on peut faire là-dessus sont ridicules et exagérées.

 Votre réputation s’est ternie en Europe. Des diplomates vous jugent « agité » et estiment que vous avez perdu une partie de votre crédibilité. Comprenez-vous ces critiques?

En tout cas, je n’ai pas perdu ma crédibilité avec mon peuple puisque je viens d’obtenir 65% des suffrages là-bas. Bien sûr il y a toujours des gens qui affirmeront que 20% des territoires géorgiens sont occupés par la Russie à cause des autorités géorgiennes, mais je ne crois pas que ce soit l’opinion par exemple de la France. Certains me détestent, c’est normal, je suis un homme politique. Mais beaucoup de gens nous soutiennent et c’est ce qui compte. Certains apprécient nos réformes. La Banque mondiale nous a classés 11e en matière de facilités pour faire des affaires. La communauté internationale a dit que nous avions fait d’énormes progrès contre la corruption, nous sommes le 4e pays le moins taxé du monde… Nous avons fait une transformation profonde et cela suscite des réactions.

 Concernant votre avenir politique après la présidentielle de 2013, où vous ne pourrez pas vous représenter, vous avez déclaré dans Le Monde ce week-end : «J'ai pensé à cette possibilité [de devenir Premier ministre]». Certains redoutent un scénario à la Poutine, devenu Premier ministre pour rester au pouvoir après ses deux mandats à la présidence.

Non, j’ai dit que j’avais pensé à l’avenir après cette échéance. D’ailleurs la suite était entre crochets puisque je ne l’ai pas dit moi-même. Mais j’ai encore trois ans pour travailler comme président. Donc je refuse de spéculer sur la suite, même sur la succession. Il faut se concentrer sur les réformes. Et un scénario à la Poutine n’est pas possible car la Géorgie est un pays libre.

 Le président de l’Ukraine (ex-république soviétique), le pro-russe Viktor Ianoukovitch, s'est dit vendredi opposé à une reconnaissance de l'indépendance de l’Ossétie du Sud et de l’Abkhazie, allant à l'encontre du souhait de la Russie. C’est une bonne nouvelle, pour vous?

J’ai toujours su que les Ukrainiens n’étaient pas fous. Ils ont appris qu’il fallait respecter les frontières. Je n’ai pas été surpris par sa déclaration. Ce qui nous unit, Viktor Ianoukovitch, Viktor  Iouchtchenko (l’ex-président ukrainien) et moi, c’est que nous avons tous les trois essayé de nous rapprocher de la Russie au début de notre présidence. Mais nous avons échoué, parce que nous ne pouvons pas traiter avec un pays qui nous considère comme un territoire et non comme un Etat indépendant.