Le téléphone portable cartonne dans les pays en voie de développement

TELEPHONIE Le boom du téléphone portable dans les pays en développement ces dernières années a surpris tout le monde...

Faustine Vincent

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Des hommes téléphone avec leur portable à Soweto en Afrique du Sud le 24 avril 2010.
Des hommes téléphone avec leur portable à Soweto en Afrique du Sud le 24 avril 2010. — JON HRUSA/EPA/SIPA

Il y a dix ans, personne ne pariait sur la téléphonie mobile dans les pays en développement. Aujourd’hui, les opérateurs audacieux se frottent les mains: le marché du mobile a explosé dans les pays pauvres. Au Guatemala, au Honduras ou au Salvador, plus de 80% de la population a un portable. En Afrique, où les abonnements à un mobile ont augmenté de 49% par an entre 2002 et 2007 (contre 17% en Europe), le taux est aujourd’hui de 38%.

«Les opérateurs font beaucoup de fric avec ça»

Cet engouement a surpris tout le monde. «C’était une révolution, se souvient Annie Chéneau-Loquay, chercheuse au CNRS. On se demandait comment des gens aussi pauvres pouvaient investir autant dans les portables. Aujourd’hui, les opérateurs font beaucoup d’argent. C’est le gros business du moment.»Jérôme Bertrand-Hardy, qui travaille à l’institution financière de développement Proparco, confirme: «C’est très rentable. En tout cas jusqu’à maintenant, car la compétition augmente, donc les prix à la minute tendent à baisser.» Concrètement, ça rapporte combien? «Un opérateur leader sur son marché peut se faire une marge de 30 à 40%», précise-t-il.

La population, elle, est prête à faire des sacrifices pour se payer son téléphone. Selon une étude menée par Research ICT Africa, un Kenyan va y consacrer 26,6% de ses revenus, un Ethiopien 23%, et un Tanzanien 22%."«Les Africains sont accrocs, explique Annie Chéneau-Loquay. C’est devenu un signe de distinction.» Ils s’en servent essentiellement pour téléphoner à leurs proches, et un peu pour le travail. Mais dans les pays en développement, on consomme différemment: 99% des utilisateurs optent pour la formule prépayée. Ils achètent peu d’unités, mais souvent.

Pas de solution miracle

Les experts en macroéconomie se penchent aujourd’hui sur l’impact économique et social d’un tel succès. Résultat, selon eux: le mobile est devenu un outil essentiel pour la croissance et le développement. Selon une étude récente financée par la Banque mondiale, toute hausse de 10% de la pénétration de la téléphonie mobile s'accompagne de la croissance économique de 0,81%, contre 0,6% dans les pays développés.Jenny C. Aker, chercheuse associée au Center for Global Development, cite l’exemple du Niger, où «les négociants et producteurs de céréales n’ont plus à parcourir de longues distances pour obtenir des informations fiables sur les prix». Désormais, un simple coup de fil suffit, réduisant les coûts directs et indirects.

 

Le portable n’est pas pour autant la solution miracle pour sortir de la pauvreté. «C’est davantage un outil pour réduire les coûts de l’information, améliorer les conditions du marché et renforcer les projets de développements», poursuit Jenny C. Aker. Sans compter que l’accès au mobile reste très inégal, entre urbains et ruraux, mais aussi d’un pays à l’autre: si 96,3% des Gabonais en ont un, c’est le cas de seulement 3,7% des Ethiopiens.

Cap sur l’Internet mobile?

Ce succès pose aussi le problème de l’accès au Web. Les mobiles se substituent aux lignes fixes. En 2007, l’Union internationale des Télécommunications (UIT, agence onusienne a recensé en Afrique sept fois plus de mobiles que de fixes. Or, sans connexion fixe, pas de Net, donc moins de chance de réduire la fracture numérique, estiment certains analystes. Les opérateurs, qui cherchent le moyen de compenser la baisse du prix à la minute dans ces pays, y voient au contraire un marché potentiel.

Orange, présent dans 16 pays d’Afrique, table ainsi sur le développement de l’Internet mobile. «Dans ces pays, c’est plus facile d’apporter le Web par ce biais plutôt que de construire un réseau accessible avec le fixe», explique-t-on chez l’opérateur français. «Ce qui décolle, c’est la technologie sans fil, de type clé 3G, renchérit Jérôme Bertrand-Hardy. Ça coûte une fortune pour l’instant parce que ça n’a pas atteint des niveaux de masse, mais on peut espérer que le prix deviendra abordable. Mais pour l’heure, c’est vrai que le modèle économique n’a pas encore été trouvé ». Selon Annie Chéneau-Loquay, «ce sera un moyen pour les opérateurs de revenir à des populations plus riches». Et peut-être aussi d’augmenter leur revenu moyen par utilisateur, de 30 euros par mois en moyenne en France, contre 3 euros dans les pays en développement.