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Paroles, paroles, parolesLe nouveau président argentin va brandir sa tronçonneuse « les mains liées »

Argentine : Javier Milei, un nouveau président aux promesses chocs et aux « mains liées »

Paroles, paroles, parolesDe la dollarisation de l’économie argentine, à la légalisation de la vente d’organes, Javier Milei a créé les polémiques qui ont rythmé la campagne présidentielle
Argentine : Qui est Javier Milei, « le Trump argentin » devenu président ?
Diane Regny

Diane Regny

L'essentiel

  • L’ultralibéral Javier Milei a remporté l’élection présidentielle argentine ce lundi, avec 55,6 % des voix contre 44,3 % pour son adversaire, le centriste Sergio Massa.
  • L’ancien polémiste des plateaux TV a passé la campagne à lancer des déclarations chocs, promouvant par exemple l’autorisation de la vente d’organes et la suppression de la Banque centrale.
  • Mais les promesses de Javier Milei pourraient bien s’écraser contre le mur de la réalité du pouvoir.

Jair Bolsonaro voulait « changer le destin du Brésil », Javier Milei promet, lui, de s’attaquer « à la tronçonneuse » aux problèmes de l’Argentine. L’ancien polémiste des plateaux télévisés argentins, âgé de 53 ans, a gagné la présidentielle ce lundi. La campagne de cet « anarcho-capitaliste » et libertarien a été pavée de déclarations fracassantes.

De la dollarisation de l’économie argentine à la légalisation de la vente d’organes, Javier Milei a créé les polémiques qui ont rythmé la course à la tête du pays ces derniers mois. Mais, entre les dérapages verbaux et la réalisation de projets « à la tronçonneuse », qu’il aimait brandir lors de meetings politiques pour illustrer les coupes drastiques à venir dans les dépenses publiques, il existe un principe de réalité contre lequel Javier Milei pourrait bien venir s’écraser.

« Plus il scandalisait, plus on parlait de lui »

« Il a utilisé ces discours transgressifs pour contrôler l’agenda politique, c’est une stratégie de campagne. Ses déclarations étaient tellement extrêmes qu’elles faisaient la une des journaux. Plus il scandalisait, plus on parlait de lui », analyse Maria Elisa Alonso, enseignante-chercheuse à l’université de Lorraine et spécialiste de l’Amérique latine. L’homme politique qui se présente comme « antisystème » a promis à la troisième économie d’Amérique latine une thérapie de choc à coups de coupes budgétaires massives, allant jusqu’à prôner la suppression totale de plusieurs ministères, à l’instar de celui de la Santé ou des Transports.

Refusant la « tiédeur » et la « demi-mesure », Javier Milei s’inscrit dans la droite ligne de Donald Trump ou Jair Bolsonaro. « On voit bien l’influence de Trump et Bolsonaro dans sa personnalité borderline. Quand il prône l’autorisation de la vente d’organes, il ne séduit pas l’électorat sur cette promesse mais par sa liberté de ton, parce qu’elle sous-entend qu’il n’a aucune alliance avec le monde politique », décrypte Dario Rodriguez, maître de conférences à Sorbonne université.

Les scandales politico-financiers à répétition ont progressivement érodé la confiance du peuple argentin en ses élus. En décembre 2022, l’ancienne présidente Cristina Kirchner a ainsi été condamnée à six ans de prison pour « administration frauduleuse » au préjudice de l’Etat. En se distanciant des politiques, Javier Milei a réussi à conquérir le cœur des Argentins, écœurés par des années de corruption et étranglés par une inflation qui s’élève à 143 % sur un an.

Un nouveau président aux « mains liées »

Mais, entre l’opération séduction et la concrétisation des promesses de campagne, la marche est particulièrement haute. Les populistes proposent « en général des offres politiques qui mobilisent sur la rupture avec le réel. C’est très efficace lors de la phase de conquête du pouvoir, mais c’est autre chose une fois que vous l’obtenez », avertit Christophe Ventura, directeur de recherche à l’Iris et auteur de Géopolitique de l’Amérique latine.

Si Javier Milei s’est construit une image en dehors des arcanes du pouvoir argentin, c’est toutefois le soutien de la droite qui l’a propulsé à la présidence. « Le véritable architecte de sa victoire, c’est le bloc de droite qui l’a soutenu au second tour afin d’éviter que les péronistes [à travers la candidature de Sergio Massa] se maintiennent au pouvoir », assure le spécialiste de l’Amérique latine. Reste à savoir dans quelle mesure cette alliance de circonstance pourrait se pérenniser.

Car, pour le moment, Javier Milei ne dispose que de 38 députés sur les 257 que compte le Parlement argentin. « Il ne faut pas oublier que pour légiférer en Argentine, il faut un quorum, c’est-à-dire la moitié des députés plus un. Il en est très loin », observe Maria Elisa Alonso qui ajoute que le nouveau président va « avoir les mains liées », car il est « peu probable qu’il réussisse à constituer une majorité » au Parlement. La moitié des parlementaires a été renouvelée au premier tour de la présidentielle et la seconde moitié le sera lors d’élections dans deux ans.

Le spectre de l’autoritarisme

Javier Milei se trouve donc dans l’obligation de former des alliances et, donc, probablement de mettre de l’eau dans le vin de ses déclarations chocs de campagne. Toutefois, même si l’ancien polémiste parvenait à créer une majorité au Parlement, il devrait affronter d’autres obstacles. « Certaines de ces promesses sont infaisables sans réviser la Constitution. Privatiser l’éducation est impossible sans changer la Constitution en Argentine puisque c’est une prérogative des provinces », illustre Maria Elisa Alonso. « Il va se confronter à des résistances à tous les niveaux ! », des tractations parlementaires jusqu’à la bataille juridico-légales pour certaines mesures, assure Christophe Ventura.

Comme Donald Trump qui espérait construire un mur entre les Etats-Unis et le Mexique (et le faire payer à Mexico) mais a vu son ambition rapidement s’effondrer, Javier Milei s’apprête à rencontrer le mur de la réalité. « La question est plutôt : "Que va-t-il faire quand il va se rendre compte qu’il est impossible de faire ce qu’il avait annoncé ?" », souffle Dario Rodriguez qui ajoute que le nouveau président « pourrait essayer de faire sauter les verrous d’une démocratie classique ». « Il y a beaucoup de dérive autoritaire en Amérique latine, et Javier Milei a multiplié les déclarations sous-entendant qu’il pourrait s’affranchir de la démocratie durant la campagne », rappelle Maria Elisa Alonso. « Le passage en force est l’un des scénarios possibles », renchérit Christophe Ventura.

En Argentine, 40 % de la population vit sous le seuil de pauvreté. « Le vote Milei est un vote de rage et de désespoir. La population constate l’échec des deux projets politiques qui ont émergé depuis la crise économique de 2001. La société n’en peut plus », observe Dario Rodriguez. Les Argentins qui « arrivent à peine à survivre », selon Maria Elisa Alonso, ont donc choisi la « tronçonneuse » à cette continuité qui ne cesse de les enfoncer dans la pauvreté. Au risque de tronçonner, au passage, leurs institutions démocratiques.

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