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stigmates« Le désespoir » des habitants, trois ans après l’explosion à Beyrouth

Liban : Trois ans après l’explosion à Beyrouth, « c’est un désespoir qui s’est installé »

stigmatesSurvenue le 4 août 2020, l’explosion dans le port de Beyrouth a fait plus de 220 morts et 6.500 blessés
Une image de drone montre la scène de l'explosion qui a frappé le port maritime de Beyrouth, au Liban, le mercredi 5 août 2020.
Une image de drone montre la scène de l'explosion qui a frappé le port maritime de Beyrouth, au Liban, le mercredi 5 août 2020. - Hussein Malla/AP/SIPA / SIPA
Cécile De Sèze

Cécile De Sèze

L'essentiel

  • Le 4 août 2020, une explosion sans précédent, dévastait le port de Beyrouth en tuant plus de 220 personnes.
  • Trois ans plus tard, la colère des habitants est intacte face à une justice qui n’avance pas et l’impunité des responsables.
  • Ziad Majed, politologue, chercheur et professeur agrégé spécialiste du Moyen-Orient, répond à trois questions que se pose 20 Minutes sur la situation à Beyrouth.

C’était l’une des plus grandes explosions non nucléaires de l’histoire et son souvenir est toujours vivace dans les esprits des habitants de Beyrouth. Le 4 août 2020, à 18h07, une déflagration dévastait des quartiers entiers de la capitale, tuant plus de 220 personnes et en blessant plus de 6.500. Une explosion provoquée par un incendie dans un entrepôt où étaient stockées sans précaution des tonnes de nitrate d’ammonium, malgré des avertissements répétés aux responsables.

Trois ans plus tard, les plaies sont toujours sensibles et ce vendredi marque « une journée de deuil et de protestation contre l’Etat libanais », a déclaré à l’AFP Rima Zahed, qui a perdu son frère Amine, un employé du port. Pourquoi les stigmates de l’explosion sont-ils encore si présents dans la société libanaise ? L’enquête pourra-t-elle aboutir un jour ? Le peuple libanais est-il abandonné par ses responsables publics ? Ziad Majed, politologue, chercheur et professeur agrégé spécialiste du Moyen-Orient, répond à 20 Minutes pour faire le point sur les conséquences de la catastrophe à l’occasion de son troisième anniversaire.

Pourquoi le peuple libanais est-il encore si marqué par l’explosion ?

Le pays a du mal à relever la tête. La crise financière et économique est venue s’ajouter au malheur des Libanais, suivie de près par la crise sanitaire. « C’est un désespoir qui s’est installé après l’euphorie révolutionnaire de 2019 », résume Ziad Majed. Outre le nombre de morts et de blessés, ainsi que la violence de l’explosion, l’accident a par ailleurs laissé des traces encore bien visibles dans l’esprit des Libanais. « Les gens ont été extrêmement frappés par la catastrophe car l’explosion incarne un peu tous les maux du pays : c’est la corruption, la mauvaise gestion, la criminalité, et l’impunité », explique Ziad Majed. L’insécurité a frappé dans les habitations, chez les gens, dans la rue, sans que des explications claires soient révélées pour comprendre pourquoi.

De nombreuses questions sur la responsabilité face à cette meurtrière explosion restent toujours en suspens. « Comment, pendant sept ans, il y a eu ce stockage sans précaution et pourquoi ça a duré autant de temps ? Pourquoi ce nitrate d’ammonium est arrivé au Liban ? Qui est responsable ? Pourquoi personne ne répondait aux messages et correspondances administratives concernant les risques ? Est-ce vrai que c’est le stock en entier qui a explosé ou une certaine quantité avait-elle déjà quitté le port ? Si oui, est-ce vrai qu’elle est allée vers la Syrie ? Et donc le régime syrien est-il impliqué ? », énumère Ziad Majed.

L’enquête fera-t-elle un jour la lumière sur la vérité ?

Des questions qui ne trouvent pas de réponse et qui, tant que l’enquête sera au point mort, n’apaiseront pas le cœur des Libanais. Car les autorités libanaises ont toujours refusé une enquête internationale et sont accusées d’avoir entravé l’enquête locale.

Un premier juge chargé en 2020 de l’enquête avait dû jeter l’éponge, après avoir inculpé l’ex-Premier ministre Hassan Diab et trois anciens ministres. Son successeur, Tarek Bitar, s’est à son tour attaqué à des responsables politiques, mais le parlement a refusé de lever l’immunité de députés inculpés. Il a été contraint de suspendre son enquête pendant treize mois, en raison de dizaines de poursuites à son encontre de la part de responsables politiques et d’intenses pressions. En janvier dernier, il a repris son travail à la surprise générale. Il a alors été poursuivi pour insubordination par le procureur général après avoir inculpé plusieurs personnalités de haut rang. Malgré les pressions, son investigation « se poursuit », a assuré à l’AFP un expert juridique qui a requis l’anonymat pour des raisons de sécurité.

Pourtant, l’espoir de voir éclater la vérité est mince. « Je ne pense pas que l’enquête va progresser, qu’on connaîtra les détails et la vérité, et que les responsables seront condamnés, que ça soit eux qui ont importé ou stocké, mal géré, tranche Ziad Majed. Je ne vois pas comment cela pourra être révélé si c’est toujours cette même classe politique qui gouverne et qui impose l’impunité ».

Où en est la reconstruction ?

Une fois encore, les Libanais n’ont pu compter que sur eux-mêmes pour reconstruire les infrastructures et bâtiments détruits dans l’explosion. C’est la société civile, les organisations, qui se sont mobilisées et « à ce niveau, ça a progressé, même si ça a pris du temps », selon Ziad Majed. L’Etat était toutefois aux abonnés absents, tout comme les services publics. « C’est comme ça que ça fonctionne depuis pas mal de temps », souffle le spécialiste.

Quant aux personnes qui ont vu leur habitation détruite, « certains ont trouvé d’autres logements par réseaux de solidarité ou restent chez des parents, des membres de la famille », explique Ziad Majed. Mais beaucoup sont partis. Il estime ces départs à des « dizaines de milliers depuis l’explosion ».

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