Manifestations en Iran : « Les revendications vont bien au-delà du port du voile »

« Femmes, vie, liberté » Même si le régime entendait dissoudre la police des mœurs, ou assouplir la réglementation sur le voile obligatoire, le vent de révolte en Iran ne s’essoufflerait pas

Cécile De Sèze
Une femme passe devant des magasins fermés dans la rue Satarkhan pendant une grève nationale de trois jours, à Téhéran, capitale de l'Iran, le 5 décembre 2022.
Une femme passe devant des magasins fermés dans la rue Satarkhan pendant une grève nationale de trois jours, à Téhéran, capitale de l'Iran, le 5 décembre 2022. — ATTA KENARE / AFP
  • Les manifestations en Iran se poursuivent dans un mouvement d’une durée et d’une ampleur inédite après plus de deux mois de mobilisation, à la suite de la mort de Mahsa Amini.
  • Dimanche, les médias du monde entier ont annoncé, un peu précipitamment, l’abolition de la police des mœurs en Iran. Une information à fortement nuancer.
  • Jonathan Piron, historien spécialiste de l’Iran pour Etopia et Armin Arefi journaliste grand reporter au Point spécialisé sur le Moyen-Orient et auteur d’Un printemps à Téhéran expliquent à 20 Minutes pourquoi l’abolition de la police des mœurs ne suffirait pas à satisfaire la soif de liberté des manifestants.

La petite phrase a rapidement fait le tour du monde. Dimanche un peu après 10 heures, l’Agence France presse annonce l’abolition de la police des mœurs en Iran. Une information qui fait le tour du monde, pourtant, elle est inexacte. Et même si elle avait été fondée et vérifiée, la disparition supposée de cette police dédiée à contrôler le bon respect des contraintes islamiques dans l’espace public aurait-elle suffi à calmer le vent de colère qui gronde dans les rues iraniennes depuis bientôt trois mois ?

Pas du tout, selon Jonathan Piron, historien spécialiste de l’Iran pour Etopia et Armin Arefi journaliste grand reporter au Point spécialisé sur le Moyen-Orient et auteur d’Un printemps à Téhéran. Les deux spécialistes contactés par 20 Minutes assurent que les revendications multiples des manifestants sont bien plus profondes que la question du voile et de la police des mœurs.

Situation ambiguë

L’annonce ambiguë que vous avez sans doute vu passer dans les médias en fin de week-end, voire en début de semaine, n’est en réalité pas ce qui a tourné dans les titres du monde entier. Il n’est pas question de l’abolition de la police des mœurs, mais de réflexion autour du port du voile obligatoire, avec des « réponses attendues dans les quinze jours », précise Armin Arefi à 20 Minutes. Aucune décision n’a donc été prise. D’autre part, la personne qui a prononcé la phrase mal interprétée est le procureur général d’Iran, soit une personnalité qui « n’a pas l’autorité pour abolir la police des mœurs », ajoute Jonathan Piron. Et même si cette police était abolie par le régime, « le port du voile resterait obligatoire, donc qui reprendrait ses compétences ? », interroge l’historien.

Finalement, cette sortie pourrait marquer une volonté du régime de faire une sorte de diversion face à la violente répression des manifestations, à la fois à destination de la communauté internationale et des manifestants. Alors que le régime ne parvient pas à faire cesser les manifestations depuis plus de deux mois, « cette pseudo-ouverture a pour but de donner l’impression que le régime a pris en compte une partie des revendications des manifestants, mais aussi de détourner l’attention », explique Armin Arefi. Car cette annonce, qui n’en est pas une, arrive à point nommé : depuis lundi et jusqu’à mercredi, une grève nationale est organisée dans tous le pays et suivie par de nombreux commerçants. La fin de la police des mœurs pourrait alors servir à voler la vedette, ou du moins jeter un voile sur la mobilisation sans précédent dans le pays. Dans tous les cas, l’abolition de la police des mœurs n’a été ni confirmée ni infirmée.

Renverser le régime

Et même si elle était annoncée officiellement par les pouvoirs compétents, les manifestants n’ont jamais réclamé ni l’abolition de la police des mœurs ni la fin du port du voile obligatoire. « Leurs revendications sont bien plus profondes », assure Jonathan Piron. « Cette colère est multifactorielle : elle a été déclenchée par la mort de Mahsa Amini, mais reflète aussi une volonté d’égalité hommes-femmes, de respect des différentes communautés, une grogne des étudiants, des grèves d’avocats et de certains ouvriers du secteur des hydrocarbures, développe-t-il. C’est un syncrétisme ». Les images des magasins qui ont baissé leurs volets lundi et mardi, même dans des villages reculés du pays, montrent bien l’étendue de la mobilisation. D’autant que dans une économie déjà fragilisée par les sanctions internationales, le manque de redistribution et la précarité qui touche de plus en plus les classes moyennes, « c’est audacieux d’être en grève en ce moment », souligne l’historien.


Par ailleurs, « il n’y a aucun slogan qui parle du voile ou de la police des mœurs, les manifestants parlent du régime », rappelle Armin Arefi. Et aujourd’hui, contrairement à tous les mouvements contestataires qui ont secoué le pays depuis plusieurs années (on se souvient notamment du « mouvement vert » en 2009), « les jeunes ne croient plus que le régime peut être réformé de l’intérieur », explique Jonathan Piron. « Le temps des réformes est révolu, c’est trop tard », abonde Armin Arefi. La colère qui s’exprime se dirige contre le pouvoir en place, contre le régime de la république islamique. Selon le spécialiste du Moyen-Orient, « il n’y a que la fin du régime » qui pourrait satisfaire les personnes mobilisées. Toutefois, « aucun des deux acteurs n’a le pouvoir d’éteindre ou renverser l’autre, car les manifestants ne sont pas assez nombreux et le régime n’arrive pas à écraser la mobilisation qui est partie pour s’installer dans le temps », commente à son tour Jonathan Piron.

Une répression contre-productive

Alors pour se maintenir, le régime emploie son arme fétiche : la répression. Mardi, cinq nouvelles condamnations à mort ont été prononcées contre des participants à des manifestations, ce qui fait un total de onze personnes condamnées à la peine capitale. « Le pouvoir brutalise pour démobiliser, utilise la peur, brandit le scénario syrien, mais désormais, la plupart des manifestants sont au-delà de la barrière de la peur et si les condamnations à mort sont exécutées, le ressentiment va s’accroître », prédit Jonathan Piron.

Cela pourrait pousser encore plus de personnes dans la rue, convaincre des indécis de se battre aux côtés des manifestants. « A partir du moment où le tabou de la mort est dépassé, cette menace va accentuer la mobilisation », insiste-t-il. « La répression féroce n’a fait que pousser davantage les manifestants à être intransigeants, il y a une vraie logique révolutionnaire aujourd’hui », ajoute Armin Arefi. Et en effet, parmi les slogans scandés dans les rues iraniennes, celui-ci transmet bien cette ligne de crête sur laquelle joue le régime : « Si vous exécutez les manifestants, ce sera le soulèvement. »