Guerre en Ukraine : À Bakhmout, les soldats Wagner sont à « usage unique »

BOUCHERIE Utilisés depuis plusieurs semaines principalement en première ligne, et surtout la nuit, ces ex-détenus servent d'« appâts humains »

20 Minutes avec AFP
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Des membres de la société militaire privée russe Wagner Group effectuent une reconnaissance dans la région de Lougansk. (PHOTO D'ILLUSTRATION)
Des membres de la société militaire privée russe Wagner Group effectuent une reconnaissance dans la région de Lougansk. (PHOTO D'ILLUSTRATION) — Viktor Antonyuk/SPUTNIK/SIPA

Des soldats utilisés comme « appâts humains ». À Bakhmout, petite ville de l’est de l’Ukraine, sur laquelle la Russie continue étrangement de pousser, alors même qu’elle recule ailleurs, c’est Evguéni Prigojine, le patron des forces Wagner, qui est à la manœuvre. Et l’oligarque russe, réputé proche de Vladimir Poutine mais qui affiche des ambitions politiques personnelles croissantes, semble prêt à tout pour remporter ce trophée militaire.

Depuis début octobre, il est accusé par l’Ukraine de déverser là un flot de milliers de combattants recrutés directement dans les prisons russes, contre promesse d’un salaire et d’une amnistie. Utilisés depuis plusieurs semaines principalement en première ligne, et surtout la nuit, ces ex-détenus servent d'« appâts humains », selon plusieurs témoignages de soldats ukrainiens à Bakhmout.

7 à 8 commandos en une seule nuit

« Ça commence vers 18 heures, quand il fait sombre », témoigne Anton, dit « Poliak », 50 ans, membre de la 93e brigade ukrainienne, en repos depuis une blessure. « Ces soldats sans expérience sont envoyés sous nos balles, pendant plusieurs minutes et ils y restent », témoigne-t-il. Selon lui, jusqu’à 7 ou 8 commandos dits « de diversion » peuvent ainsi être envoyés sur une position en une seule nuit.

« Leur boulot est d’avancer dans notre direction pour que l’on tire sur eux et qu’ils puissent alors nous localiser », décrypte Sergii, dit « Tanthon », major dans la 53e brigade des forces ukrainiennes, depuis les abords de la ligne de contact. « Ensuite, ils envoient l’artillerie ou d’autres commandos plus expérimentés sur nos positions », poursuit-il. La plupart des combattants russes tombent sous les munitions ukrainiennes et, plus rarement, certains, seulement blessés, sont capturés.



« Quel est le numéro de ta prison ? »

Le matin même, Tanthon a retrouvé vivant l’un de ces combattants de Wagner, des anciens taulards venus par régiments et appelés par les Ukrainiens « soldats à usage unique ». « Dans un sens, il a de la chance car il est encore en vie. La plupart de ses camarades ont été tués », commente le soldat.

Dans une vidéo qu’il a tournée et datant du même jour - ce que l’AFP a pu authentifier –, on peut voir le captif russe couché sur le sol d’une pièce, blessé à la main droite et à la jambe gauche. Il est interrogé par le major ukrainien.

- « Quel est le numéro de ta prison ? », demande-t-il.

- « C’est Kopeika » (le pénitencier correctionnel numéro 1 situé à Voronej, dans l’ouest de la Russie), répond le mercenaire russe.

Mercenaires, militaires professionnels et ex-taulards

Ce dernier indique ensuite avoir rejoint Wagner il y a un mois, et avoir reçu un entraînement rapide, dans trois lieux différents, dont le dernier était à Lougansk. Tous ceux qui étaient avec lui étaient des « taulards » recrutés par le groupe Wagner, explique le captif. Ce groupe paramilitaire, qui a émergé en 2014 en Ukraine, est suspecté depuis des années par les Occidentaux de mener les basses œuvres du Kremlin sur différents théâtres d’opérations, de la Syrie en Centrafrique. Moscou a toujours démenti.

La société privée est composée en partie de mercenaires endurcis sur des théâtres extérieurs, mais aussi de militaires russes professionnels passés côté Wagner car ils sont mieux équipés et mieux payés que dans l’armée, ainsi que de recrues sans expérience, et sorties de prison. Evguéni Prigojine a reconnu seulement le 26 septembre dernier en être le fondateur, mettant fin à des années de rumeurs.

« Il transforme [les] soldats en chair à canon »

Quelques jours avant, une vidéo avait émergé le montrant en train de recruter des détenus d’un établissement pénitentiaire russe, pour les envoyer en Ukraine. Pour combattre à Bakhmout, le patron de Wagner aurait réussi à recruter en prison jusqu’à « 2.000 » détenus, selon une déclaration du président ukrainien Volodymyr Zelensky, le 16 octobre dernier.

Pour Nestor, un soldat ukrainien de la 53e brigade, engagé sur ce front sanglant, Evguéni Prigojine, qui a servi un temps de fournisseur aux cuisines du Kremlin, a « gagné son surnom de cuisinier de Poutine ». « Il transforme 1.000, 2.000, 3.000 soldats en chair à canon », lâche le combattant. Le nombre de recrues russes tombées au front de Bakhmout est inconnu. Le conseiller de la présidence ukrainienne, Oleksiy Arestovytch, a estimé « dans une fourchette basse », qu’il s’agissait de l’équivalent d’une compagnie par jour, soit 100 à 200 hommes.