D’où vient ce coup de froid entre Paris et Berlin et comment réchauffer la relation ?

c’est compliqué Le déjeuner entre Emmanuel Macron et Olaf Scholz ce mercredi a permis un dialogue « amical » et « constructif », selon Berlin

Cécile De Sèze
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Le chancelier allemand Olaf Scholz, à droite, reçoit le président français Emmanuel Macron pour un dîner à la Chancellerie fédérale à l'occasion de la Journée de l'unité allemande, à Berlin, en Allemagne, lundi 3 octobre 2022.
Le chancelier allemand Olaf Scholz, à droite, reçoit le président français Emmanuel Macron pour un dîner à la Chancellerie fédérale à l'occasion de la Journée de l'unité allemande, à Berlin, en Allemagne, lundi 3 octobre 2022. — Fabian Sommer/AP/SIPA
  • Emmanuel Macron a invité Olaf Scholz à déjeuner ce mercredi à l’Elysée sur fond de désaccords sur plusieurs sujets entre Paris et Berlin.
  • L’occasion d’aborder ces divergences et de trouver des solutions pour continuer à faire avancer le couple fort de l’Union européenne.
  • Selon Gaspard Schnitzler, chercheur à l’Iris (Institut de relations internationales et stratégiques) et codirecteur de l’Observatoire de l’Allemagne au même institut, interrogé par 20 Minutes, le déblocage « passe forcément par le dialogue ».

La relation du couple franco-allemand n’est pas au beau fixe. Ce froid entre Paris et Berlin s’est illustré par le report du Conseil des ministres français et allemands qui devait se tenir ce mercredi. A la place, Emmanuel Macron reçoit à déjeuner le chancelier Olaf Scholz à l’Elysée. L’occasion de se parler franchement ? De résoudre les divergences entre les deux principales puissances de l’Union européenne ? La rencontre a été l’occasion d'une réunion « très constructive » avec l'installation d'un groupe de travail, a affirmé l'Elysée. Cette rencontre devrait conduire ces prochaines semaines à « une très bonne et très intensive coopération », selon une source diplomatique allemande.

Pour Gaspard Schnitzler, chercheur à l’Institut de relations internationales et stratégiques (Iris) et codirecteur de l’Observatoire de l’Allemagne au même institut, « la résolution des différends passe forcément par le dialogue » et « c’est une bonne chose qu’ils se rencontrent », confie-t-il à 20 Minutes. En effet, les deux dirigeants ambitionnent de « renforcer les coopérations franco-allemandes » et de répondre aux défis communs de « façon unie et solidaire », avait résumé mardi la présidence française.

Comment expliquer les tensions entre Berlin et Paris ?

Depuis quelques semaines, l’idylle entre Berlin et Paris n’est plus. Emmanuel Macron a multiplié les déclarations à l’encontre de son partenaire qu’il accuse notamment de « s’isoler » face aux pays membres de l’Union européenne (UE). Une addition de décisions allemandes a fini par froisser la France, notamment sur des sujets particulièrement sensibles : les questions de défense et d’énergie. Sur cette dernière, l’Allemagne semble d’une part bloquer le bouclier tarifaire du gaz souhaité par de nombreux membres de l’Union européenne, dont la France. « On a, aujourd’hui, une très large unité entre les pays. Ce n’est pas bon ni pour l’Allemagne, ni pour l’Europe qu’elle s’isole », a alors déclaré le chef d’Etat français le 20 octobre dernier. Même ton adopté par Paris après l’annonce du gouvernement Scholz d’un plan de 200 milliards d’euros pour protéger les ménages allemands de l’envolée des prix du gaz, sans consulter ses partenaires européens.

L’autre sujet sensible, c’est la défense. Berlin prévoit de muscler son armement, notamment avec le projet d’un bouclier anti-missile européen. Mais l’Allemagne a choisi une solution étrangère, l’occurrence Israélienne (Arrow-3), au lieu de se tourner vers une solution proposée par Paris et Rome. De plus, il s’allie avec 14 autres pays, sans mettre la France dans la boucle. « Ce choix en oppositions avec le projet porté par Emmanuel Macron de renforcer l’autonomie stratégique européenne a provoqué une certaine incompréhension de la part de la France, analyse Gaspard Schnitzler. Il y a une déception du côté français face aux choix capacitaires allemands », résume-t-il, ainsi qu’une « certaine crainte française de perte de leadership sur les questions de défense en Europe ». « Et si ces trous doivent être comblés par des achats d’équipements étrangers "sur étagère", l’Allemagne assume ce choix », explique le chercheur. Il faut aller vite. Plus vite que ne le permet le temps d’attente pour un achat en Europe.

Toujours sur les questions de défense, plusieurs blocages entre la France et l’Allemagne renforcent un peu plus les tensions : des projets qui n’avancent pas, comme celui des avions de combats SCAF (système de combat aérien du futur), principalement à cause de divergences entre les industriels, du côté français Dassault et du côté allemand Airbus. Même chose sur les futurs chars franco-allemands (MGCS) qui souffrent d’un « partenariat déséquilibré depuis la participation de Rheinmetall », poursuit Gaspard Schnitzler.

La relation franco-allemande est-elle à un tournant géopolitique ?

Si la relation avait l’air plus apaisée entre Angela Merkel et Emmanuel Macron, c’est moins le changement de dirigeant que le contexte mondial, et particulièrement à l’est de l’Europe, qui a poussé Berlin à changer sa politique de défense. L’invasion de l’Ukraine par la Russie a forcé l’Allemagne à « faire oublier sa politique d’ouverture entretenue jusqu’ici avec Moscou », rappelle le chercheur Gaspard Schnitzler. Et ce bouclier anti-missile est une façon de se positionner en Europe de l’Est. « Olaf Scholz a prévenu que le centre de gravité de l’Europe allait se décaler vers l’Est et Berlin veut faire partie de cette nouvelle dynamique », développe le codirecteur de l’Observatoire de l’Allemagne à l’Iris. Ils diversifient leurs partenariats, « depuis la guerre en Ukraine, l’Allemagne connaît un tournant géopolitique », tranche le chercheur.

Au contraire, la France a moins de relations avec cette partie du continent, et mise beaucoup sur le « couple » franco-allemand. « La France met plus de sentiment dans cette relation, quand on parle de couple, les Allemands, plus pragmatiques, utilisent l’expression moteur ou tandem », démontre Gaspard Schnitzler. Mais elle devrait suivre l’exemple de son voisin outre-Rhin et trouver d’autres alliés européens. « C’est important que Paris diversifie aussi ses relations, il faut avoir d’autres partenaires », estime-t-il. La Suède, par exemple, est volontaire pour s’allier davantage avec la France. Elle l’a montré en participant notamment à la force Takuba au Sahel jusqu’en 2022.

Pourquoi est-il important que Paris et Berlin se retrouvent ?

La multiplication des rencontres en tête-à-tête entre Emmanuel Macron et Olaf Scholz est un bon début pour réchauffer les relations et montre une volonté de débloquer ces sujets de mésentente. Avant ce déjeuner à l’Elysée mercredi, le chef d’Etat français avait été invité le 3 octobre à Berlin à l’occasion de la Journée de l’unité allemande. Des occasions de régler les divergences mais aussi de renouer les liens sur les terrains d’entente, et il y en a plusieurs.

Parmi eux, la réforme de l’UE pour laquelle Paris a apporté un certain nombre d’idées, qui semblent faire consensus entre les deux puissances. Les deux dirigeants sont tous les deux en faveur d’une communauté politique européenne permettant l’intégration des pays en voie d’adhésion ou ceux hors de l’Union comme le Royaume-Uni. Il y a également le passage à la majorité qualifiée, à la place du vote à l’unanimité, que la France est prête à mettre en œuvre sur un certain nombre de décisions européennes, de la politique étrangère à la fiscalité. « Beaucoup de choses fonctionnent, rappelle par ailleurs le chercheur à l’Iris Gaspard Schnitzler. Les questions énergétiques et de défense sont les plus compliquées, car elles touchent au cœur de la souveraineté, mais sur de nombreux autres sujets la coopération est efficace ».

Retrouver une bonne relation franco-allemande est important car « il y a une demande de leadership de la part des autres pays européens qui ont moins de poids, ils veulent une force de propositions qui mène le groupe car ces pays n’ont pas les moyens de le faire », explique Gaspard Schnitzler. Par ailleurs, il est primordial d’afficher une Europe unie, surtout en ce temps de déstabilisation et d’agression russe aux frontières de l’Europe.