Royaume-Uni : Malgré le cirque politique permanent, « la vie continue, quoi qu’il arrive »

britain blues (1/4) Politique, économique, sociale, énergétique… Le Royaume-Uni vit ces derniers temps une crise permanente. « 20 Minutes » est allé sur place pour prendre le pouls de la population

Jean-Loup Delmas
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Des Britanniques buvant dans un pub, illustration
Des Britanniques buvant dans un pub, illustration — Maureen McLean//SIPA
  • Que ce soit à la tête du gouvernement ou dans les rayons des supermarchés, les jours se suivent et se ressemblent pour les Britanniques : c’est la crise permanente. Economique, sociale, énergétique. Et politique.
  • Rishi Sunak vient d’être nommé Premier ministre, la cinquième personne à ce poste depuis le référendum du Brexit, en juin 2016. Une instabilité politique à laquelle le pays n’est pas habitué.
  • A Londres, où 20 Minutes s’est rendu, les sentiments sont partagés face à ce circus politicus. La lassitude, la honte, mais aussi l’espoir que des jours meilleurs reviendront. Car ici plus qu’ailleurs, on le sait : la pluie finit toujours par passer.

De notre envoyé spécial à Londres,

Avec la nomination de Rishi Sunak comme futur Premier ministre, le Royaume-Uni aura connu cinq résidents de Downing Street depuis le vote du « Yes » au Brexit, en juin 2016. Cinq chefs du gouvernement en six ans. Avant le Brexit, il avait fallu… trente-sept ans pour voir ce même poste changer cinq fois de tête. Une stat comme une autre qui illustre l’instabilité politique dans laquelle est actuellement plongé le pays. On peut aussi citer les 45 petits jours de Liz Truss au pouvoir, ou le fait que le Royaume connaît son troisième Premier ministre en 2022. Et nous ne sommes pas encore en novembre…

Et puis c’est bien connu, les problèmes n’arrivent jamais seul. On n’oubliera pas non plus de mentionner la mort de la Reine, deux ans de pandémie mondiale, une crise énergétique, économique et sociale majeure depuis plusieurs mois. Et même une défaite lors de la finale de l’Euro de football 2021.

Londres, es-tu là ?

Le Britannique a beau être de nature résiliente, ça commence à faire beaucoup. A marcher dans les rues de Londres en ce mois d’octobre, la ville est toujours aussi belle. Mais elle a perdu un peu de son allure, de sa fierté d’antan. Pas seulement parce qu’on croise davantage de camions de la Foodbank (la banque alimentaire britannique, qui vient en aide aux plus démunis) que de cabines téléphoniques rouges.

Juste que les gens semblent usés de tout ce remue-ménage et de cette instabilité politique. Les torses sont un peu moins bombés, les regards moins assurés que dans le temps. A voir ces visages fermés sous un ciel bleu ensoleillé en plein automne, c’est presque à se demander si le Royaume-Uni est bien toujours le Royaume-Uni.

« Une crise d’identité depuis longtemps »

« Je m’excuse que vous voyez tout cela, nous souffle Sophia, médecin de 43 ans, dans le train - fatalement en retard - qui nous relie à Londres. Le pays a tellement perdu de sa splendeur, c’est triste à voir. Je me demande quand ça va s’arrêter » Un sentiment qui prédomine dans la capitale : pour beaucoup, la crise est loin d’être finie avant la nomination imminente de Rishi Sunak. Il faut dire que le nouveau venu ne fait pas l’unanimité : selon un sondage du Sunday Telegraph, le revenant Boris Johnson aurait eu toutes ses chances si les électeurs du parti avaient dû départager deux candidats : un peu plus de la moitié d’entre eux pensent qu’il serait le meilleur Premier ministre, selon ce sondage, contre seulement 28 % pour Rishi Sunak. L’ex-trublion de Downing Street a finalement renoncé à se représenter, laissant la voie libre à l’ancien ministre des Finances.



« Il est plus consensuel et modéré que Truss - ce qui n’était pas très difficile. J’espère qu’il va au moins calmer un peu les choses », confie Emmy dans un parc à l’herbe d’un vert tout britannique. La jeune brune, au chômage et qui profite de cet après-midi ensoleillé pour balader ses deux chiens, se dit « lassée » par la situation : « BoJo était un clown, Truss une parodie de Thatcher. Et maintenant, on a un technocrate ». Elle nous trouve cependant un peu trop européocentrés quand on fait du Brexit le déclencheur de toute cette pagaille : « Le Royaume-Uni a une crise d’identité depuis plus longtemps. Nous étions le plus grand empire du monde, la plus puissante Nation. Et aujourd’hui, quoi ? Nous ne sommes plus les rois, ça prend du temps à accepter ».

Keep calm and have another beer

Contrairement à feu l’empire britannique, à Londres, le soleil se couche bel et bien. Et voilà que la City dégueule son lot de costumes cravates directement dans les pubs. Ici, le fatalisme laisse sa place au flegme made in London. Et si la tête de Rishi Sunak fait la une de tous les tabloïds, le nouveau PM ne fait pas beaucoup parler à l’heure de la mousse. Au Goldon Lion, où commander un demi équivaut à couper des spaghettis en deux en Italie, ce sont plutôt les histoires classiques de rupture, de mauvais résultats de Chelsea ou de patron un peu lourdingue qui monopolisent les conversations. « Même après la mort de la Reine, j’ai bu ma pinte et la vie a continué. Le poste de Premier ministre ? On ne peut pas avoir des Churchill à chaque fois », relativise James, 28 ans, costume trois-pièces et regard ayant déjà vu passer quatre ou cinq bières. Même haussement d’épaules lorsqu’on évoque le Brexit. « C’était peut-être une erreur, oui. Mais c’est comme ça. La Nation avance, quoi qu’il arrive ». Le fameux Keep calm and carry on ( « rester calme et continuer à avancer », pour les moins anglophones d’entre vous) est cité, ou paraphrasé, quasiment à chacune de nos discussions.

« C’est dans l’essence même des Britanniques de tout prendre avec flegme », caricature presque Christopher, l’un des nombreux guides de la ville. La comparaison, inévitable avec la France pour ce parfait bilingue, tombe : « Vous êtes un peuple plus rebelle, plus sentimental, plus défaitiste aussi. Ici, on hausse les épaules et on relativise. Le Britannique garde foi dans la Nation, dans ce concept plus grand que les crises ou les acteurs politiques en cours. Il sait que le pays va s’en sortir, comme il s’en sort toujours depuis plus de 1.000 ans. » Un peuple qui, soit dit en passant, pense que son équipe nationale va gagner la Coupe du monde de foot à chaque compétition - espoir qui dure depuis 1966.

Juste un temps faible

Une Histoire - et une survie - millénaire à laquelle s’accroche Sam, d’origine indienne, en train de taper son meilleur croc au KFC du coin : « Actuellement, les gens cherchent comment manger ou se chauffer à cause de la crise économique. Les problèmes de démocratie attendront. C’est un temps faible, ça passera. » Londres tire donc un peu la gueule, mais garde une foi inébranlable - et toute britannique - dans l’idée que les choses se remettront en place. Le Brexit ? Moins une erreur qu’une épreuve à passer, tout comme les péripéties politiques récentes. Après tout, même Big Ben n'a toujours pas repris le cours normal de son existence après cinq ans de travaux.

En sortant du pub, les sourires ont fait en partie leur retour - merci la bière -. La pluie commence enfin à tomber, dans un balet de parapluies et de bus à double étage dans lesquels on se presse de monter. Ouf, on est rassuré : le Royaume-Uni reste bien le Royaume-Uni, pour encore longtemps.