Procès des attentats à Bruxelles : Six ans après, « Molenbeek, c’est devenu the place to be »

reportage Prix attractifs, spot culturel, multiculturalisme… Six ans après les attentats de Bruxelles, Molenbeek offre un autre visage, loin de celui de « fief des djihadistes »

Manon Aublanc
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Le canal de Bruxelles qui longe l'est de la commune de Molenbeek, l'un des quartiers les plus prisé de la ville.
Le canal de Bruxelles qui longe l'est de la commune de Molenbeek, l'un des quartiers les plus prisé de la ville. — Manon Aublanc
  • Le procès des attentats de Bruxelles s’ouvre ce mercredi 30 novembre dans la capitale belge. Le 22 mars 2016, trois kamikazes s’étaient fait exploser à l’aéroport de Bruxelles-Zaventem et dans le métro, faisant 32 morts et 340 blessés. La première semaine sera consacrée à l'appel des parties civiles, les débats, eux, débuteront le 5 décembre. 
  • L’attaque, revendiquée par Daesh, avait été organisée par la même cellule djihadiste que celle responsable des attentats de Paris, le 13 novembre 2015, dont les membres étaient quasiment tous originaires de Molenbeek.
  • Mais loin de son image de « fief des djihadistes », Molenbeek offre désormais un autre visage. Prix attractifs, offre culturelle dense, multiculturalisme… La ville attire de plus en plus d’entreprises, de jeunes actifs et d’artistes.

De notre envoyée spéciale à Molenbeek (Belgique), 

Jean, sweat à capuche, tee-shirt siglé « Google »… Quand Ibrahim Ouassari arrive dans le hall du bâtiment, l’homme de 44 ans a tout d’un patron de la Tech. Le sourire jusqu’aux oreilles, il nous fait faire le tour de son école de digital, fondée en 2015. Des salles de repos aux canapés flashy, une cuisine familiale qui fait office de cafétéria, des open spaces remplis de MacBooks, on pourrait se croire en plein cœur de la Silicon Valley.

L’illusion est presque parfaite mais nous sommes bien à Molenbeek, l’une des treize communes de Bruxelles. C’est là, place de la Minoterie, qu’Ibrahim Ouassari a pris ses quartiers - plus précisément les locaux de son ancienne école primaire. Chaque année, près de 250 étudiants de la région poussent les portes de MolenGeek pour se former gratuitement au code ou au marketing digital. Et l’homme n’est pas peu fier : « Molenbeek, c’est un peu comme Brooklyn à New York, c’est devenu the place to be », explique-t-il.

Il suffit de regarder de l’autre côté de la place pour comprendre. Un grand bâtiment en briques rouges aux airs de Manchester se dresse sur plusieurs étages. Cette ancienne usine de farine du XIXe siècle a été rénovée il y a quelques années. Désormais, elle abrite des logements sociaux, un théâtre et un atelier de réparation de vélos. De l’autre côté, le bâtiment donne directement sur le quai des Charbonnages. Le long du canal de Bruxelles, la mairie a aménagé des kilomètres de pistes cyclables, façon Amsterdam. Et dans la rue Darimon, qui permet de rejoindre MolenGeek, les petites maisons individuelles colorées semblent tout droit sorties de Londres. Sept ans après les attentats du 13 Novembre 2015 à Paris, on est loin de l’image dépeinte par les médias. Devenue tristement célèbre pour avoir vu naître - ou hébergé - les terroristes de la cellule djihadiste responsable des attaques de Paris et de Bruxelles, la commune offre un autre visage : celui d’une ville multiculturelle, qui attire de plus en plus d’entreprises, de jeunes actifs et d’artistes.

Une pépinière culturelle

En reprenant le canal, il faut marcher une dizaine de minutes avant de tomber sur L’Abeille Blanche. Coincé entre un garage et une entreprise de matériel de mariage, ce hangar en béton de 500 m², une ancienne usine de margarine, abrite une « ruche artistique multidisciplinaire et inclusive ». Sur trois étages se répartissent salles d’exposition, ateliers d’artistes et salon de tatouage. « Le but, c’est de promouvoir les jeunes artistes », explique Jonathan et Marcus, les deux fondateurs. « Quand on s’est installés ici, on nous a dit “Tu ne vas quand même pas faire ça à Molenbeek, c’est dangereux” ».


L'Abeille Blanche, un espace artistique de Molenbeek.
L'Abeille Blanche, un espace artistique de Molenbeek. - Manon Aublanc

Un an après l’ouverture de l’espace artistique, les deux jeunes hommes ne regrettent rien. « En dix ans, Molenbeek a changé du tout au tout. La ville est devenue une véritable pépinière culturelle avec des musées, des ateliers d’artistes et des espaces collaboratifs. Il y a plein de choses qui se font », explique Jonathan, architecte de formation.


Sculpteurs, créateurs, peintres, artisans travaillent ensemble dans les ateliers d'artistes de l'Abeille Blanche, situés au troisième étage du bâtiment.
Sculpteurs, créateurs, peintres, artisans travaillent ensemble dans les ateliers d'artistes de l'Abeille Blanche, situés au troisième étage du bâtiment. - Manon Aublanc

Et Jonathan et Marcus ne sont pas les seuls. En 2016, c’est le Millennium Iconoclast Museum of Art – le MIMA –, un musée d’art urbain et de la culture 2.0, qui a ouvert ses portes dans une ancienne brasserie, à quelques mètres de là. En s’éloignant du canal, on trouve une ex-usine de sucre transformée en centre chorégraphique, La Raffinerie. Puis il faut retourner vers MolenGeek pour tomber sur l’Epicerie, un centre éducatif, culturel et civique qui accueille une troupe de théâtre, une association féministe et des jeunes entreprises. L'ancienne blanchisserie industrielle, elle, a été réhabilitée en tiers lieu, LaVallée. Depuis 2014, artistes, entrepreneurs et artisans se partagent 6.000 m² de bureaux, d’ateliers et de salles d’exposition. On pourrait continuer la liste encore longtemps.

Gentrification de la ville

Si Molenbeek attire de plus en plus, notamment les artistes, c’est aussi parce que les prix de l’immobilier y sont très attractifs. Avec 350.000 euros en moyenne pour une maison, la commune est l’une des moins chères de la région de Bruxelles, selon l’office belge des statistiques. De quoi attirer les jeunes actifs qui veulent s’installer près du centre-ville. Car il suffit de traverser le canal de Bruxelles et de marcher une quinzaine de minutes - ou en seulement trois arrêts de métro - pour rejoindre le cœur de Bruxelles. Dans les communes voisines d’Ixelles ou d’Etterbeek, il faut quasiment mettre le double pour s’offrir un logement. « La population a vraiment évolué en dix ans. Ceux qui arrivent, ce sont des personnes de classes moyennes supérieures, des trentenaires, de jeunes actifs avec des enfants en bas âge, essentiellement des Flamands », explique Ibrahim Ouassari. Résultat, à Molenbeek, la population a explosé. Elle est passée de 88.000 habitants dans les années 2010 à près de 98.000 au dernier recensement.

Avec cette « gentrification », comme le dit l’entrepreneur, les lieux « branchés » ont poussé comme des champignons. Aux lieux artistiques s’ajoutent désormais des espaces de coworking, comme Le Phare du Kanaal, des magasins bio ou des magasins de vélos vintage. Revers de la médaille, l’arrivée de cette nouvelle population, plus aisée, a fait grimper les prix. Sur la seule année 2021, les maisons ont augmenté de 9 % à Molenbeek, selon la Fédération Royale du Notariat belge (FRNB). « Ça reste accessible, mais la hausse est incroyable. Ma crainte, maintenant, c’est que les gens plus modestes ne puissent plus se loger », s’inquiète Ibrahim Ouassouri.

« Le laboratoire du futur »

Pour le fondateur de MolenGeek, l’arrivée de cette nouvelle population, c’est aussi la preuve d’un multiculturalisme en développement. Car à Molenbeek, plus d’un quart de la population est de nationalité étrangère - avec une grande communauté marocaine –. Et pour beaucoup d’entre eux, le Foyer, rue des Archives, fait office de seconde maison. Pionnière dans l’aide à l’intégration des populations d’origine étrangère à Bruxelles, la structure organise, entre autres, des cours de soutien scolaire et linguistique, des sorties et des services d’aide. Chaque année, 250 personnes - essentiellement des femmes et des jeunes - sont accueillies par Loredana Marchi, dans cette grande maison sur trois étages devenue un centre de diversité et d’inclusion.

Loredana est la directrice du Foyer de Molenbeek depuis plus de 30 ans.
Loredana est la directrice du Foyer de Molenbeek depuis plus de 30 ans. - Manon Aublanc

Du haut de ses 70 ans, Loredana Marchi connaît les problématiques de la ville par coeur, qu’elle a vu évoluer et se gentrifier petit à petit. Et la doyenne du foyer met en garde sur le risque de fracture sociale entre « les deux Molenbeek, le Molenbeek historique, plus populaire, et le nouveau, plus bobo ». « Si on parle de diversité inclusive, il faut faire en sorte qu’il y ait des endroits où les populations puissent se croiser », alerte cette figure historique de la ville. Il reste encore un peu de chemin pour parler de « ville multiculturelle », estime la septuagénaire, mais elle est confiante : « Molenbeek, c’est le laboratoire du futur sur l’éducation, la culture, le lien social et la mixité. On a tous les problèmes, mais on a aussi toutes les solutions ».