Iran : Pourquoi la mort de Mahsa Amini provoque-t-elle des émeutes dans tout le pays ?

RECAP' Les manifestations s’étendent à la suite du décès d’une jeune femme de 22 ans arrêtée par la police des mœurs

Marion Pignot
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Des manifestantes brandissent un portrait de Mahsa Amini lors d'un rassemblement le 20 septembre 2022, à Téhéran.
Des manifestantes brandissent un portrait de Mahsa Amini lors d'un rassemblement le 20 septembre 2022, à Téhéran. — AFP
  • Mahsa Amini, originaire de la région du Kurdistan (nord-ouest de l’Iran), est décédée après avoir été arrêtée le 13 septembre dernier par la police des mœurs chargée de faire respecter un code vestimentaire strict pour les femmes.
  • Le décès de la jeune femme âgée de 22 ans a suscité une vague de colère en Iran, où des manifestations ont éclaté samedi au Kurdistan, puis à Téhéran et dans d’autres régions d’Iran. Des militants affirment que Masa Amini a souffert d’une blessure à la tête alors qu’elle était en détention.
  • « 20 Minutes » fait le point sur la mort de Mahsa Amini, qui embrase le pays.

De nouvelles manifestations ont eu lieu en Iran après la mort de Mahsa Amini, âgée de 22 ans, détenue par la police des mœurs. La police continue de rejeter toute responsabilité dans ce décès alors qu’une enquête a été ouverte. A Téhéran comme à Mashhad, « plusieurs centaines de personnes scandent des slogans contre les autorités, certaines d’entre elles enlèvent voire brûlent leur hijab », rapporte l’agence Fars. Sur les réseaux sociaux, des vidéos montrent des dizaines de personnes, plus souvent des femmes ayant retiré leur voile et criant « Mort à la République islamique ». 20 Minutes fait le point sur des manifestions qui secouent l’Iran alors qu’Emmanuel Macron vient de rencontrer le président iranien à New York.

Que se passe-t-il en Iran ?

Des manifestations s’étendent en Iran depuis cinq nuits consécutives à la capitale à Téhéran et dans d’autres grandes villes du pays, notamment à Mashhad (nord-est), Tabriz (nord-ouest), Rasht (nord), Ispahan (centre) et Kish (sud). Ces manifestations sont parmi les plus importantes en Iran depuis celles de novembre 2019, déclenchées par la hausse des prix de l’essence. Sur des images postées sur les réseaux sociaux, on voit de nombreuses femmes présentes dans les cortèges, certaines retirant avec fougue leurs foulards et les brandissant en l’air en signe de protestation.


Des rassemblements ont eu lieu dans la capitale, mais les heurts les plus violents se sont déroulés dans la province du Kurdistan. Dans la nuit de mardi à mercredi, selon l’agence officielle Irna, des manifestants sont sortis dans les rues bloquant la circulation, incendiant des poubelles et des véhicules de police, lançant des pierres sur les forces de sécurité et scandant des slogans hostiles au pouvoir.

Une courte vidéo diffusée par l’agence Fars montre une foule de plusieurs dizaines de personnes notamment des femmes ayant retiré leur voile, criant « Mort à la République islamique ». La police a utilisé des gaz lacrymogènes et procédé à des arrestations pour disperser la foule. Le gouverneur du Kurdistan, Ismail Zarei Koosha, a pour sa part annoncé mardi que trois personnes avaient été tuées lors des manifestations dans la province, sans préciser de date. Deux autres ont été tuées dans la province iranienne de Kermanshah, ce mardi.

Pourquoi les Iraniens et les Iraniennes manifestent-ils ?

Parce que Mahsa Amini, âgée de 22 ans et originaire de la région du Kurdistan (nord-ouest du pays), a été arrêtée le 13 septembre à Téhéran où elle était en visite avec sa famille, pour « port de vêtements inappropriés » par la police des mœurs. Masha Amini est tombée dans le coma après son arrestation et est décédée le 16 septembre à l’hôpital, selon sa famille.

Les milliers de militants jugent la mort de la jeune femme « suspecte » mais la police de Téhéran a affirmé qu’il n’y avait « pas eu de contact physique » entre les policiers et la victime. « De nombreux manifestants sont convaincus que Mahsa est morte sous la torture », a écrit l’agence Fars et réclament auprès des autorités « des éclaircissements ». « Nous avons mené des enquêtes (…) Et toutes les preuves montrent qu’il n’y a pas eu de négligence, ou de comportement inapproprié de la part des policiers », a assuré de son côté le chef de la police de Téhéran, le général Hossein Rahimi

A noter que le ministre iranien de l’Intérieur, Ahmad Vahidi, a avancé samedi que « Mahsa avait apparemment des problèmes antérieurs » et qu’elle « avait subi une opération au cerveau à l’âge de cinq ans ». Des informations démenties par le père de la jeune femme, qui a assuré que sa fille était « en parfaite santé ».

Qu’est-ce que la police iranienne des mœurs ?

En Iran, se couvrir les cheveux est obligatoire en public. La police des mœurs, une unité chargée de faire respecter le code vestimentaire strict de la République islamique pour les femmes, interdit en outre aux femmes de porter des manteaux courts au-dessus du genou, des pantalons serrés et des jeans troués ainsi que des tenues de couleurs vives.

Cette unité a été critiquée à plusieurs reprises ces derniers mois pour des interventions violentes. Mais depuis la mort de Mahsa Amini des hauts responsables iraniens osent dénoncer cette police, connue officiellement sous le nom de Gasht-e Ershad, ou « patrouille d’orientation ». Au Parlement, le député Jalal Rashidi Koochi, cité par l’agence Isna, a ainsi estimé que la police des mœurs « causait des dommages au pays ».

Plus radical, Moeenoddin Saeedi, autre parlementaire, a annoncé son intention de proposer la suppression complète de cette force : « Je crois qu’en raison de l’inefficacité du Gasht-e Ershad à faire comprendre la culture du hijab, cette unité devrait être supprimée, afin que les enfants de ce pays n’aient pas peur quand ils la croisent. »

Enfin selon l’Organisation pour la promotion de la vertu et la prévention du vice, organe influent affilié à l’Etat créé en 1993 et « chargé de mettre fin aux activités immorales », « il faut cesser d’arrêter et de poursuivre les personnes portant mal leur voile mais amender la loi pour que cela soit considéré uniquement comme une infraction ».

Quelles sont les réactions de l’Iran et à l’international ?

Pour tenter d’apaiser les tensions, le représentant du guide suprême Ali Khamenei au Kurdistan, Abdolreza Pourzahabi, s’est rendu lundi au domicile familial de Masha Amini, selon l’agence Tasnim. L’émissaire a déclaré que l’ayatollah Khamenei était « peiné » par ce décès et a « promis à la famille Amini de suivre le dossier jusqu’au bout ».

De son côté, la Haute Commissaire de l’ONU aux droits humains par intérim, Nada al-Nashif, a exprimé « son inquiétude face à la réaction violente des forces de sécurité aux manifestations », et réclamé une enquête « impartiale » et « indépendante ». En marge de l’assemblée générale de l’ONU à New York, le président français Emmanuel Macron a, lui, déclaré, après un entretien avec le président iranien Ebrahim Raïssi, avoir « insisté sur le respect des droits des femmes » en Iran.


A la suite des condamnations de l’ONU, des Etats-Unis, de la France et d’autres pays, le porte-parole du ministère iranien des Affaires étrangères, Nasser Kanani, a fustigé ce qu’il a qualifié de « positions interventionnistes étrangères » :  « Il est regrettable que certains pays tentent de profiter d’un incident faisant l’objet d’une enquête pour poursuivre leurs objectifs et désirs politiques contre le gouvernement et le peuple iraniens. »

De son côté, le président iranien, qui a téléphoné dimanche soir à la famille Amini, a accusé ce mercredi l’Occident d’avoir « deux poids, deux mesures » concernant les droits des femmes, évoquant les morts de femmes de peuples autochtones au Canada ou les actions israéliennes dans les Territoires palestiniens.

Enfin, de nombreux cinéastes, artistes, personnalités sportives, politiques et religieuses ont exprimé leur colère sur les réseaux sociaux. « Nous sommes endormis, sans réaction face à cette cruauté sans fin, nous sommes complices de ce crime », a déclaré le cinéaste Asghar Farhadi, lauréat de deux Oscars du meilleur film étranger. « Les cheveux de nos filles sont recouverts d’un linceul », ont écrit plusieurs joueurs de l’équipe nationale de football sur Instagram. « Si ce sont des musulmans, que Dieu fasse de moi un infidèle », a lancé Sardar Azmoun, l’attaquant du Bayer Leverkusen.

Sur Twitter, le hashtag #Mahsa_Amini en persan était lundi en première position des tendances avec plus de deux millions de tweets.