Liban : Pour récupérer son argent à Beyrouth, « la solution facile c’est le braquage »

MAIns en l’air La capitale libanaise fait face à une série de braquages alors que les banques limitent les retraits

Xavier Regnier
Une vitrine de la banque brisée après le braquage de Sali Hafiz.
Une vitrine de la banque brisée après le braquage de Sali Hafiz. — ANWAR AMRO / AFP
  • Mercredi matin, deux activistes ont braqué deux banques à Beyrouth. Ils sont repartis avec de l’argent qui se trouvait sur leurs propres comptes.
  • Depuis 2019, le pays est en proie à une grave crise économique et politique. La livre libanaise a perdu 90 % de sa valeur et les banques limitent fortement les retraits, alors que des soupçons pèsent sur la responsabilité de la classe politique.
  • Pour payer des soins médicaux faramineux, et bientôt « pour se nourrir et survivre », « la solution facile c’est le braquage », déplore le professeur de géopolitique Alex Issa auprès de « 20 Minutes ».

Maquillée, coiffée, le visage découvert… Rien ne permet de deviner que Sali Hafiz s’apprête à braquer une banque. La sienne, située dans le quartier Sodeco à Beyrouth. Le butin ? Son propre argent. Dans la rue, les passants ne sont pas étonnés par la scène. « Elle a bien raison », commente l’un d’eux. La séquence fait le tour des réseaux sociaux. Au même moment, mercredi matin, une autre banque du sud-est de la capitale est victime d’un braquage similaire. Comment expliquer que les Libanais en soient réduits à braquer leurs propres banques ? 20 Minutes fait le point.

Que s’est-il passé mercredi à Beyrouth ?

Il est 10h30 mercredi matin quand Sali Hafiz, architecte d’intérieur de 28 ans, entre dans sa banque, un pistolet (en plastique) au poing. Derrière elle, des complices bloquent l’entrée principale, répandent de l’essence et filment la scène. La jeune femme se juche une table et réclame de l’argent. Son argent. « J’ai demandé qu’on me donne les 20.000 dollars qu’il y a sur mon compte depuis 2015 » pour payer un médicament pour sa sœur atteinte d’un cancer, « mais la banque refuse », explique-t-elle à Libération. Elle repart moins de trente minutes plus tard, 12.500 dollars en poche, et s’enfuit.

A peu près au même moment, Rami Charafeddine commet le même genre de braquage à la BankMed d’Aley, au sud-est de Beyrouth. Il repart avec 30.000 dollars avant d’être arrêté par la police. Les forces de sécurité arrêtent aussi Abdel Rahman Zakaria dans l’appartement de Sali Hafiz. Tous deux sont des activistes bien connus du mouvement de la « révolution », qui demande un changement de régime. Selon Libération, les deux braquages ont été coordonnés par l’avocat activiste Rami Ollaik et l’association pour la défense des droits des déposants Mouttahidoun.

Pourquoi les Libanais en sont-ils réduits à braquer leur propre argent ?

Depuis 2019, le pays est en proie à une sévère crise économique. Les prix se sont envolés, la pauvreté explose, et l’Etat s’est désengagé de nombreux domaines dont la santé, laissant se répandre marché noir et corruption. Dans le cas de Sali Hafiz, trois facteurs viennent s’additionner. « On est un pays où les gens doivent payer pour se faire opérer, or la banque refuse de donner de l’argent. Et on est dans une société où l’obtention d’une arme est facile », détaille Alex Issa, enseignant en géopolitique et chargé de formations à l’IRENE de l’ESSEC Business School.

Les retraits bancaires ayant été limités depuis 2019, les Libanais ne peuvent retirer que 200 dollars par mois en liquide. Trop peu pour des traitements qui valent des milliers de dollars. Surtout, « on y perd à récupérer son argent », car le taux de change est manipulé. « La banque donne environ 8.000 livres pour un dollar au lieu de 37.000 », explique celui qui a travaillé sur le PNUD au Liban à 20 Minutes. Plutôt que de passer des heures à attendre pour quelques billets décotés, « la solution facile c’est le braquage », résume-t-il.

Le gouvernement peut-il sortir de la crise ?

Depuis trois ans, la crise n’a fait que se renforcer au Liban. Economique, politique, religieuse… La situation semble inextricable, malgré les demandes des organisations internationales pour une réforme de la gouvernance. Or, « le système en place arrange le pouvoir » dans un pays en proie à la corruption, explique Alex Issa. « Il y a des soupçons selon lesquels l’argent n’existerait plus. La banque centrale aurait demandé aux banques commerciales de lui prêter l’argent des gens. Il serait alors tombé entre les mains de la classe politique et s’est évaporé », raconte-t-il.



Pire, les pressions internationales ne changent rien au problème. « C’est le peuple qui paye quand le FMI refuse de donner de l’argent, la classe politique riche est épargnée », dénonce le chercheur. Le problème, c’est que la société multiconfessionnelle libanaise ne s’unit pas, « la majorité suit sa communauté religieuse, son chef de parti qui dit que ce sont les autres qui sont corrompus ». Or, « on arrive à un stade où les gens veulent juste manger et survivre », déplore Alex Issa. Fataliste, il craint « toujours plus de violence » et que « le conflit social devienne un conflit religieux ».